Guerre d’usure dans la vallée du Jourdain

Démoli sept fois en huit mois, le hameau palestinien de Humsa, dans la vallée du Jourdain, résiste encore. Les condamnations de la communauté internationale prouvent leur inefficacité.

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© AFP
Rouger Nicolas

C’est au pied d’une colline dans la vallée du Jourdain, dans le nord-est de la Cisjordanie, que Aisha Abu Qbesh et sa famille se sont établies il y a plus de 40 ans. "Nous avons été déplacés en 1948", dit-elle, "avant de s’installer à Samoa, à côté de Hébron, puis de venir ici, à Humsa al-Bqaia." Elle est assise en tailleur sous une tente ouverte qui fait office de pièce de vie pour sa famille de vingt personnes, dont quinze enfants, et un troupeau d’une quinzaine de moutons.

Dans un berceau, Manar, huit mois, babille. Dehors, des matelas prennent le soleil à même le sol : c’est à ciel ouvert que la famille dort, depuis qu’ils ont été expulsés de leur village de Humsa, à un kilomètre à peine.

C’est la septième fois en huit mois que les 65 habitants de Humsa, dont 40 enfants, se retrouvent sans abri. En novembre 2020 - Manar avait quatre jours - plus de 75 structures avaient été détruites, la plus grande démolition d’un village palestinien ces dernières années, selon les organisations internationales. La Belgique s’était à l’époque dite "horrifiée par la destruction [qui] a un impact considérable sur la population locale et sur l’assistance fournie par les partenaires humanitaires", selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères. En février dernier, c’était 46 structures, en grande partie financées par l’Union européenne.

Il n’y avait que sept tentes quand les autorités militaires israéliennes sont revenues, mercredi 7 juillet, avec des bulldozers et des bus cette fois. Mais les familles ont refusé de partir, alors que des camions emportaient tout. Sous un soleil écrasant et des températures au-dessus de 40 degrés, dans un endroit où pas un arbre ne pousse, ils se sont retrouvés sans eau, avec seulement les vêtements qu’ils avaient sur le dos.

À quelques centaines de mètres de la tente d’Aisha, on voit clairement la communauté israélienne verdoyante de Ro’i. À l’inverse des Palestiniens, les colons israéliens bénéficient d’un accès à l’eau sans quotas. On distingue, à travers les arbres plantés sur les hauteurs, des toits de tuile. On devine l’air climatisé qui circule dans des maisons confortables.

Les habitants de Humsa n’ont nulle part où aller, sauf le lopin que leur ont offert les autorités militaires israéliennes, à Ein Shibli, à quinze kilomètres. C’est là que les camions ont déposé tout ce qu’ils avaient. À l’ombre d’une antenne téléphonique, coincé entre deux colonies et des champs palestiniens, le terrain est complètement inadapté à leurs conditions de vie. Les bergers dépendent des pâturages de Humsa, qui voient éclore une herbe drue et grasse après les premières pluies pour leurs troupeaux de plusieurs centaines de moutons.

De plus en plus de destructions illégales

Selon l’armée israélienne, les résidents de Humsa sont des intrus : ils ne sont arrivés qu’en 2010, après la création d’une zone de tir israélienne en 1972, sur laquelle il est impossible d’établir des habitations. Pour être sur ces terres, les familles de Humsa disent payer un loyer au propriétaire, un Palestinien, depuis 60 ans.

Selon les Nations unies, plus de 421 structures palestiniennes auraient déjà été détruites par l’armée israélienne en Cisjordanie en 2021, souvent en appliquant le même principe. Cela représente une augmentation de 30 % par an pour deux années consécutives.

"Ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas"

La loi internationale est claire : l’action est illégale. Israël, en tant que puissance occupante, n’a pas le droit de déplacer des communautés existantes. Elle restreint aussi l’établissement de zones militaires en territoire occupé ; or l’intérêt stratégique de la vallée du Jourdain a beaucoup diminué, estime Shaul Arieli, un ancien haut gradé et expert du conflit israélo-palestinien : "Le paradigme est différent aujourd’hui. La frontière avec la Jordanie est très sûre."

Les condamnations de la communauté internationale, y compris de la Belgique et de l’Union européenne, ont suivi. Fait rare, mais représentatif, les diplomates qui ont souhaité s’y rendre ont été stoppés par l’armée israélienne. La portée de ces condamnations s’effrite, et les familles sont aujourd’hui de plus en plus résignées. "Ce qui nous inquiète le plus c’est qu’on a vu des colons prendre des photos. On pense que cela va mener à la construction d’un nouvel avant-poste", dit Abdel Ghani Awawdeh, 52 ans, qui vit avec sa famille de 18 personnes dans trois tentes données par l’organisation Actaid.

"Même si on a l’impression que cela ne sert à rien, c’est important que les ambassades continuent à publier ces condamnations", dit Daphné Banaï, de l’organisation israélienne MachsomWatch, qui soutient les habitants de Humsa. "Je ne veux pas qu’ils aient le luxe de dire qu’ils ne savaient pas."