Le régime qatari chérit son pouvoir de restreindre les libertés : "Qu’est-ce qui vous fait penser que les Qataris ont des droits ?"

La Coupe du monde 2022 a lieu dans un pays qui piétine les droits de l’homme.

Sebastian Castelier, envoyé spécial à Doha
Football: 2022 World Cup in Qatar
©Kyodo/MAXPPP

En vue de la première Coupe du monde de football organisée au Moyen-Orient, du 21 novembre au 18 décembre 2022, le Qatar s’efforce de lisser son image sur la scène internationale. Accusées par les organisations de défense des droits de l’homme de faciliter l’exploitation de plus de deux millions de travailleurs étrangers qui bâtissent, à la sueur de leur front, le rayonnement d’un émirat largement inconnu au tournant du XXIe siècle, les autorités répondent par une avalanche de réformes du marché du travail. Si la mise en application de ces dernières est sujette à questionnement, il est un domaine exempt de tout changement : le système politique.

Le Qatar courbe l'échine face à la pression internationale sur la question des travailleurs étrangers mais s'arc-boute avec vigueur pour protéger son pouvoir à restreindre les libertés de ses citoyens. "La question des Qataris, c'est quelque chose de plus personnel, personne ne doit y toucher", résume Abdullah*, un Qatari travaillant dans le marketing. "Le droit des travailleurs migrants fait partie d'un problème plus vaste dont il en est devenu, à juste titre, le visage", renchérit Ahmed*, membre d'une famille historique de l'Émirat, avant de questionner : "Il n'y en a que pour la question des droits des travailleurs, mais qu'est-ce qui vous fait penser que les Qataris ont des droits ?"

Régime questionné ?

Au sein de la société qatarie, de rares voix s'élèvent pour questionner la famille qui règne sans partage sur le pays depuis le milieu du XIXe siècle, les Al Thani. "Beaucoup de gens ici méprisent la famille régnante, dans sa configuration actuelle", croit savoir Ahmed, qui ne dispose pas de données chiffrées pour étayer son propos.

Pourtant, les appels à questionner la mainmise de quelques individus sur toutes les composantes de l'appareil d'État ne sont pas nécessairement représentatifs du point de vue de la majorité silencieuse. "Nous, les Qataris, avons été élevés dès notre plus jeune âge à ne pas nous opposer au gouvernement, à être des lâches, à nous taire en échange d'une bonne vie matérielle", résume ainsi Abdullah.

Assis sur le plus grand champ de gaz naturel du monde, qu'il partage avec l'Iran, le Qatar garantit en effet à sa population une redistribution de la manne gazière via des emplois généreusement rémunérés dans la fonction publique et une myriade de subventions. Malgré un sentiment de colère et le désir d'un modèle de gouvernance plus égalitaire, Fahad*, un fonctionnaire qatari, refuse néanmoins de souscrire au récit d'un État répressif face à une population impuissante. "Je ne pense pas que le gouvernement ait du mal à écouter son peuple. La preuve : les principales tribus du Qatar savent parfaitement se faire entendre", résume-t-il.

Ahmed clame également un attachement sincère au Qatar. S'il se sent prisonnier d'un système politique et sociétal qui entrave sa capacité à s'exprimer librement, à vivre son homosexualité au grand jour et à dénoncer les abus qui gangrènent la société, il se défend de tout appel à la révolution : "Je suis opprimé, mais je ne suis pas anarchiste."

Les canaux démocratiques de représentation de la parole des citoyens peinent à trouver leur place dans un dialogue social aux mains des chefs tribaux. "Les journalistes locaux ont une marge de manœuvre réduite face à un arsenal juridique répressif", analyse l'ONG Reporters sans frontières (RSF).

"Le pays est dirigé par l’élite masculine"

Outre leur nature élitiste, les canaux de dialogue social en vigueur au Qatar se révèlent discriminants, favorisant les sensibilités de chefs tribaux masculins souvent idéologiquement proches des franges conservatrices de la société. "Le Qatar est dirigé par l'élite masculine", soupire Haya, membre de la famille royale. "Oui, j'aime notre Émir (cheikh Tamim ben Hamad al Thani, NdlR) mais fait-il du bon travail pour les femmes ? Non. Parce qu'il a conscience que cela provoquerait une guerre civile. Beaucoup d'hommes sont encore misogynes, ici", continue-t-elle.

Selon Rothna Begum, chercheuse à Human Rights Watch (HRW) sur les droits des femmes au Moyen-Orient, il y a "une sorte de pacte" à propos des femmes, entre la famille régnante qatarie et la société. "Les autorités s'assurent que les lois et réglementations en vigueur donnent le pouvoir aux hommes de contrôler leurs femmes comme ils l'entendent", indique-t-elle.

Le droit des femmes est le grand oublié des réformes pré-Coupe du monde 2022, alors même que les Qataries vivent sous la tutelle d'un membre masculin de leur famille qui dispose des pleins pouvoirs, en particulier celui de régir de nombreux aspects de leur vie quotidienne, comme l'accès à certains soins gynécologiques. "Il n'y a littéralement rien que je puisse faire, décider ou signer sans la permission de mon père ou, si je suis mariée, de mon mari. […] Selon la loi, nous sommes la propriété des hommes. Les femmes ne deviennent jamais adultes au Qatar", confie Haya.

"Le gouvernement qatari prétend que nous sommes toutes heureuses et vivons comme des reines parce que nos maris nous offrent des voyages et des sacs Gucci, Dior ou Hermès, mais c'est un bonheur superficiel qui endort nos désirs de liberté", s'offusque Alanoud*, une Qatarie trentenaire.

Validation du tuteur masculin requise

Elle laisse éclater sa colère de voir dans l'expectative son union avec l'homme non qatari dont elle est éprise, soumise à l'approbation d'un comité étatique qui s'arroge le droit de refuser un mariage aux femmes qataries. "Je veux juste me marier avec l'homme que j'aime. […] Si nous étions autorisées à nous marier librement, sans la permission d'un homme, la société prendrait peur : 'Oh mon Dieu, elles ne vont pas épouser leurs cousins et remettre en question la règle établie'", commente-t-elle. En 2012, un mariage sur trois se fait entre cousins germains. Si les hommes peuvent épouser jusqu'à quatre femmes, sans avoir besoin de la permission de leur(s) épouse(s) actuelle(s), les femmes doivent obtenir la validation du tuteur masculin.

Hind*, une jeune femme critique du pouvoir en place, conclut : "Mon pays est toujours prompt à se faire le porte-voix des communautés opprimées à travers le monde et à défendre le droit à la liberté d'expression des peuples dans le monde arabe, mais cette noble attitude devrait se refléter localement et ce n'est pas le cas."

* Tous les prénoms ont été modifiés pour raisons de sécurité.