Erdogan n’a pas le feu vert pour attaquer les Kurdes de Syrie

Moscou et Téhéran n’ont pas avalisé une offensive d’Ankara dans le nord de la Syrie. Erdogan pèse ses options.

S.G. (avec AFP)
Erdogan n’a pas le feu vert pour attaquer les Kurdes de Syrie
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Réunis à Téhéran mardi et mercredi, Recep Tayyip Erdogan, Vladimir Poutine et leur hôte Ebrahim Raisi ont fait part de leur détermination à "poursuivre leur coopération existante pour éliminer à terme les individus et les groupes terroristes" dans le nord de la Syrie. Mais les définitions diffèrent.

Moscou et Téhéran ont concentré leur intervention en soutien au régime de Bachar el-Assad contre des groupes tels que les factions de l’opposition et les groupes djihadistes, comme l’État islamique (EI).

Ankara, de son côté, considère de longue date les combattants kurdes comme "terroristes". Il est en cela relativement isolé sur la scène internationale, comme en témoignent les frictions avec la Suède et la Finlande dans le cadre de leur demande d'adhésion à l'Otan ou le fait que "le sommet (de Téhéran, NdlR) n'a pas donné de feu vert à Erdogan" pour lancer une offensive contre les Kurdes, constate Darine Khalifa, chercheuse à l'International Crisis Group.

Exigence sécuritaire

Dans la ligne de mire, le contrôle exercé par les Kurdes de Syrie sur un vaste triangle de territoire dans le nord-est du pays. Une sorte de proto-État kurde dans une Syrie ravagée par plus de dix ans de guerre civile, difficilement tolérable pour Erdogan.

Lui réclame a minima l’établissement d’une zone tampon de 30 kilomètres de large le long de sa frontière. Celle-ci s’interposerait entre les Kurdes de Syrie et de Turquie et empêcherait, entre autres, les trafics d’armes. Ankara n’a pas laissé planer de doute sur un éventuel recours à la force pour arriver à ses fins.

Entre 2016 et 2019, la Turquie a lancé trois offensives à ses frontières contre les Unités de protection du peuple kurde, l’épine dorsale des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les États-Unis. Ankara considère ces unités comme une extension du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une insurrection sur son sol depuis des décennies.

Reste que pour mener une opération de grande ampleur, la Turquie a besoin du soutien, ne serait-ce qu’implicite de la Russie et de l’Iran, deux puissances très influentes dans la région et garantes de la survie politique de Bachar el-Assad.

Face à leur refus d'avaliser l'attaque, le chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, s'est empressé de rappeler que "nous pouvons échanger des idées, mais nous n'avons jamais demandé et nous ne demanderons jamais une autorisation pour nos opérations militaires contre le terrorisme". Mais Erdogan est bel et bien gêné aux entournures.

Erdogan n’a pas le feu vert pour attaquer les Kurdes de Syrie
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Quelles options pour la Turquie ?

Analyste pour l'Institut pour la paix, Mona Yacoubian estime qu'Erdogan peut choisir "une incursion de portée et de durée très limitées" ou "des frappes de drones limitées", ce qu'Ankara fait de temps en temps en Syrie. De fait, Erdogan a déjà le feu vert de la Russie et de l'Iran concernant des frappes aériennes contre des cibles kurdes, comme en Irak, où la Turquie cible des bases du PKK dans des zones montagneuses. Neuf civils parmi lesquels des enfants ont été tués et 23 blessés mercredi dans le nord de l'Irak par des tirs d'artillerie imputés à la Turquie.

La présence des forces américaines dans l'est et le nord-est de la Syrie est également un obstacle aux ambitions expansionnistes turques. "Si les États-Unis restent en Syrie, la Turquie, l'Iran et la Russie ne peuvent pas faire grand-chose pour changer le fait que de vastes zones resteront sous le contrôle des FDS", assure Nick Heras, chercheur au New Lines Institute.

Pour Darine Khalifa, chercheuse à l'International Crisis Group, toute opération militaire dans une zone densément peuplée aura "de graves conséquences humanitaires". Cette considération importe peu à Moscou, qui vient d'apposer son veto à l'ouverture d'un couloir humanitaire alimentant la zone d'Idlib, dernière poche de résistance à Bachar el-Assad. C'est le renforcement de l'assise politique du dictateur syrien qui semble motiver Moscou. À la suite d'un récent accord russo-kurde, l'armée syrienne intensifie ainsi le déploiement de ses soldats depuis quelques jours dans la zone que M. Erdogan menace d'attaquer, comme une manière de dissuader ce dernier.

"Les FDS n'ont d'autre choix que de parvenir à un accord avec l'État syrien", explique le directeur du Centre d'études stratégiques de Damas, Bassam Abou Abdallah. Jusqu'ici, les forces kurdes et le régime syrien ont eu du mal à trouver un compromis, car les Kurdes sont réticents à renoncer à leurs gains territoriaux, tandis que Damas rejette leur autonomie. Mais la pression turque pourrait pousser les deux parties à s'entendre sous l'égide de Moscou.