Dénoncées par certains observateurs comme des "confiscations" ou des "représailles", ces enchères sont organisées par des entités liées au régime de Bachar al-Assad, qui s'est emparé de vastes zones agricoles dans le nord-ouest de la Syrie à la faveur d'offensives successives.

Ces terres, des "concessions" généralement allouées pour un an, vont souvent à des individus liés aux appareils sécuritaires.

Ravagée par bientôt dix ans de guerre et frappée par des sanctions, la Syrie lutte pour de nouveau atteindre l'autosuffisance alimentaire et surveille étroitement des récoltes jugées stratégiques.

"Nous avons perdu nos terres le jour où nous avons été exilés", déplore Salmane, qui a dû fuir son village du sud de la province d'Idleb il y a un an, en pleine campagne militaire du régime soutenu par la Russie contre cette enclave jihadiste et rebelle.

Dans un arrière-pays renommé pour ses oliveraies et ses pistachiers, plusieurs réfugiés ou déplacés interrogés par l'AFP craignent d'avoir perdu, via ces enchères, leurs propriétés à Idleb et dans les régions voisines de Hama et d'Alep.

Le "Syndicat des paysans d'Idleb", lié au régime, publie sur Facebook des listes de villages concernés par ces enchères qui portent sur des terrains "dont les propriétaires ne se trouvent pas dans les zones" gouvernementales, et qui seraient endettés auprès du Crédit agricole syrien.

Mais Salmane, comme les autres fermiers interrogés, assure ne pas être endetté. "C'est un prétexte", dénonce-t-il.

Rattachés au régime, des comités sécuritaires locaux orchestrent eux aussi de telles enchères, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) et une organisation de l'opposition, Al-Youm al-Tali.

"De quel droit?" 

Réfugié en Grèce, Salmane s'est reconverti dans le BTP. Sans jamais oublier les 15 hectares qu'il possède en syrie avec ses quatre frères.

La famille cultivait de l'orge, des lentilles et des nigelles. Chaque année, ces récoltes rapportaient entre 10.000 et 12.000 dollars (8.100 et 9.800 euros).

"Fin octobre, on a découvert par surprise les enchères", raconte le trentenaire s'exprimant sous pseudonyme, comme tous ceux contactés par l'AFP. "Des terrains légués par nos grand-pères, que nous allions transmettre à nos enfants, de quel droit un inconnu peut-il les prendre?"

Ces trois dernières années, les forces gouvernementales ont grignoté les territoires rebelles et jihadistes du nord-ouest.

La dernière offensive, début 2020, a poussé à l'exode près d'un million de personnes. Selon l'ONU, seuls 235.000 de ces déplacés sont rentrés depuis un cessez-le-feu en mars.

Dans les bastions repris, le régime est souvent accusé par des ONG d'expropriations, d'atteintes aux droits humains. Voire, à Idleb, de "crimes contre l'humanité", rappelle Diana Semaan, d'Amnesty International.

"Une fois les bombardements finis, les violations contre les civils se sont poursuivies, sous d'autres formes", explique-t-elle. "Ces enchères, c'est une confiscation illégale des terres, on tire un profit économique des déplacements."

"Opération de façade" 

Amir, 38 ans, qui exploitait autrefois sa petite propriété à Alep, fait vivre sa famille avec un maigre salaire de journalier à Idleb.

Un jour, il a appris par un voisin que sa parcelle allait être mise aux enchères. Pour la sauver, Amir lui a demandé de participer à la vente. Mais, par peur, le voisin a décliné.

Elle a finalement été remportée par "quelqu'un ayant des proches au sein des services de renseignements", déplore Amir.

Un texte officiel obtenu par l'ONG Al-Youm al-Tali montre que le comité sécuritaire d'Alep a organisé en novembre des enchères pour cultiver des terres du sud-ouest de la province.

Expert juridique de cette organisation et membre d'un comité constitutionnel parrainé par l'ONU dans le cadre des négociations pour un règlement en Syrie, le juge Anwar Mejni dénonce aussi des procédures "illégales".

"C'est une violation du droit d'exploitation", affirme-t-il, qualifiant ces procédures d'actes de "vengeance contre l'opposition". "Ce sont des représailles contre les Syriens qui sont partis de leurs régions", résume-t-il.

Selon lui, la procédure pourrait se justifier si le Crédit agricole organisait lui-même ces enchères pour éponger les dettes. "Mais cela devrait se faire sous la supervision de la justice. Il y a des lois qui régissent ces questions."

De son exil forcé à Idleb, Abou Adel est dépité.

En 2012, il a quitté son village situé près de la ligne de front à Hama. Mais le quinquagénaire a continué un temps de se rendre sur ses terres pour cultiver ses pistachiers. Chaque récolte lui rapportait entre 18.800 et 22.900 euros.

Après la conquête de son village par le régime en 2019, il a confié l'exploitation des terres contre rémunération à des connaissances. Mais elles ont été mises aux enchères en juillet et sa récolte va désormais à un "partisan" du comité local de sécurité, accuse-t-il.

Les enchères, fustige-t-il, "c'est une opération de façade. Ils font tous partie de la même clique."