Reportage Marion Guénard Correspondante au Caire

Il est dix heures du soir. Une odeur de chloroforme flotte dans l’air brûlant. Sous la lueur crue des néons blanchâtres, les hommes courent, les femmes crient, les enfants pleurent comme si l’agitation et les voix pouvaient réveiller les morts. Recouverts d’un drap blanc maculé de sang, douze corps sont entreposés dans la petite pièce nue qui fait office de morgue à l’hôpital copte, au centre de la capitale égyptienne. Certains visages sont méconnaissables, disloqués et boursouflés.

Une jeune femme s’avance. Elle cherche un de ses proches. Un infirmier soulève le linceul. Elle s’effondre. "Ne pleure pas ! C’est un martyr ! Sa place est auprès de Dieu", lui lance une vieille femme, qui vient, elle-même, de perdre son frère. "Il manifestait pacifiquement. Pourquoi les militaires nous ont fait ça ? Parce que nous sommes chrétiens, voilà pourquoi !".

Dimanche soir, Le Caire a une nouvelle fois basculé dans le chaos et la violence. Plusieurs milliers de coptes s’étaient rassemblés plus tôt dans l’après-midi dans le quartier de Shubra, où la minorité chrétienne est bien implantée, pour une marche pacifique de quelques kilomètres jusqu’au bâtiment de la télévision nationale. Ils protestaient contre l’incendie d’une église par des musulmans à Assouan en Haute-Egypte. Vêtus de noir, ils entendaient plus généralement montrer aux autorités leur ras-le-bol face à la montée des tensions religieuses en Egypte depuis le renversement d’Hosni Moubarak.

En fin de journée, la manifestation pacifique commence à dégénérer. Selon plusieurs témoins, les habitants d’un quartier proche de la télévision d’Etat ont jeté des pierres sur les manifestants. D’autres parlent de la présence de "baltagueyya" - voyous aux ordres du pouvoir pour semer le chaos - venus ce jour-là en découdre avec les chrétiens. Peu après 18 heures, les manifestants arrivent devant le bâtiment de la télévision. Bishoy fait partie de l’union des jeunes du Maspero, mouvement de défense des droits des coptes formé après la révolution. Il était en première ligne.

"On était à 50 mètres des militaires. Dans un premier temps, ils ont procédé à des tirs de sommation. Puis ils se sont repliés dans leur véhicule. Et là, ils ont foncé sur nous, écrasant des dizaines de personnes sur leur passage. C’était comme pendant la révolution, quand les fourgons de police fauchaient les manifestants", raconte-t-il.

D’après plusieurs témoins, l’armée a ensuite ouvert le feu et tiré à balles réelles sur les manifestants. Morsi, jeune copte, originaire de Minya dans le sud du pays, était également sur place. Il s’est employé à sauver un manifestant blessé à la jambe. "La balle lui a perforé la cuisse. Il perdait tout son sang. J’ai voulu le porter jusqu’aux ambulances mais les militaires n’arrêtaient pas de tirer. Nous avons pris un taxi pour venir jusqu’ici. Il est mort avant d’arriver à l’hôpital".

Depuis la révolution, c’est la première fois que l’armée s’attaque frontalement à des manifestants. "C’est un des rares faits dont on est sûr pour l’instant. L’armée a utilisé un degré de violence sans précédent", précise Soha Abdel Haziz du Centre égyptien de défense des libertés personnelles. Les échauffourées entre civils cette fois se sont ensuite propagées dans plusieurs endroits du centre-ville dans la plus grande confusion. Il est encore trop tôt pour savoir qui y participait.

"Nous ne savons pas s’il y avait vraiment des baltagueyya, qui avaient pour mission d’attaquer tout ce qui bouge. Mais en revanche, les civils musulmans qui étaient là ont été d’une façon ou d’une autre incités à la violence par la télévision d’Etat", poursuit Soha Abdel Haziz.

C’est toute une propagande haineuse anti-copte qui a été réactivée depuis dimanche soir, la même que celle qui sévissait sous le régime d’Hosni Moubarak. Si le quotidien indépendant "Al-Masri al-Youm" écrivait en une "Egypte" en lettres de sang, beaucoup de médias ont évoqué un complot ourdi par des mains étrangères. Plus grave encore, la télévision d’Etat, voix officielle du régime, n’a pas cherché à faire cesser les violences. Elle a d’abord annoncé que les coptes attaquaient les militaires avant d’appeler les Egyptiens à protéger leur armée. Ce discours sectaire est peu à même d’apaiser les tensions dans une Egypte déjà fragilisée par l’insécurité montante et l’effondrement de son économie alors que les élections législatives s’approchent - elles sont prévues pour le 28 novembre.

Depuis la révolution, les conflits confessionnels se sont multipliés. En mars, un mois à peine après le départ de l’ancien raïs, de violents heurts avaient éclaté entre chrétiens et musulmans au Moqattam, faisant 13 morts, au lendemain de l’incendie d’une église dans le sud de la capitale. Même tragédie, deux mois plus tard, en mai. Dans le quartier populaire d’Imbaba, toujours au Caire, 15 personnes avaient été tuées et 200 blessées, après l’attaque d’une église, où une chrétienne convertie à l’islam était supposée être retenue.

"Rien n’a changé. Les militaires usent des mêmes méthodes que pendant le régime de Moubarak : des moyens répressifs très durs qui ne résolvent rien", déplore Soha Abdel Haziz. "Il faudrait que les auteurs de violences confessionnelles soient arrêtés, jugés. Or, ils passent toujours entre les mailles du filet".

Beaucoup d’associations appellent à une grande enquête sur les événements de dimanche soir. Mais sans grand espoir. "Cette situation est particulièrement compliquée. Nous ne sommes pas dans un cas classique d’affrontements confessionnels. L’armée a pris part aux violences. Je doute qu’elle mène une enquête sur cette affaire", explique la jeune femme.

Le Conseil suprême des forces armées, à la tête du pays depuis février et qui n’a toujours pas remis de calendrier précis de remise du pouvoir aux civils, promis après une élection dont la date n’a pas été formellement fixée, a pourtant demandé au gouvernement d’ouvrir une commission d’enquête. Cette décision va dans le sens de l’opinion copte. Mais elle n’empêchera pas Morsi d’avoir peur. Le jeune homme lâche dans un souffle : "Je veux que ceux qui nous attaquent soient arrêtés. Je veux une protection internationale. Car je sais que j’aurai une boule au ventre en rentrant chez moi".

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