Correspondant permanent à Paris

Elle ne pouvait pas plus mal tomber, pour la majorité, la mise en examen du grand patron de la direction du Renseignement intérieur, lundi soir. Bernard Squarcini, proche de Nicolas Sarkozy, est mis en cause dans la surveillance téléphonique, l’an dernier, de journalistes du "Monde" qui enquêtaient sur l’"affaire Woerth-Bettencourt". Malvenue pour la droite, car cette inculpation survient au moment même du lancement par l’UMP de sa grande "contre-offensive" contre le Parti socialiste. Un parti qui l’a souverainement énervée ces dernières semaines : ses primaires pour 2012 ont monopolisé l’attention médiatique et semé une certaine pagaille à droite.

Le point d’orgue de cette riposte savamment orchestrée sera, prochainement, une intervention de Nicolas Sarkozy lui-même à la télévision - ce que le chef de l’Etat n’avait plus fait depuis février. Mais, avant cela, à un JT de 20 heures lundi soir, François Fillon devait donner le coup d’envoi de cette campagne antisocialiste. Las, la nouvelle de l’inculpation d’un des premiers policiers de France est tombée peu avant son passage à l’antenne.

Le chef du gouvernement a, certes, pu brocarder un projet socialiste "anachronique" , "inadapté à la réalité de la situation économique" , bref "à côté de la plaque" . Mais il a aussi dû s’expliquer sur ce dossier Squarcini : énième avatar d’une "affaire Bettencourt" qui, décidément, embarrasse la majorité.

Une affaire qui, le lendemain, a fait de l’ombre également à la convention, télévisée, que l’UMP a consacrée au "grand malentendu" du projet socialiste - et pour laquelle le grand parti sarkozyste a réquisitionné rien moins qu’une dizaine de ses ministres. Mardi, en effet, davantage que cette convention, c’est le tombereau de réactions suscitées par l’inculpation du policier qui a retenu l’attention.

A l’unisson, en effet, dans les médias comme au Parlement, l’opposition - mais aussi l’ex-ministre (néocentriste) Hervé Morin - a réclamé que le policier "tire lui-même les conséquences" de sa mise en examen. Pour l’écologiste Eva Joly, il est "absolument incroyable", "énorme" même, que ne soit pas révoqué un chef du contre-espionnage ayant "utilisé les moyens de l’Etat pour espionner un journaliste" . "Cette faute devrait être immédiatement sanctionnée" , pour le socialiste François Hollande. Pour la frontiste Marine Le Pen, le fait qu’elle ne l’ait pas été "ajoute un soupçon supplémentaire, bien plus grave" : celui selon lequel cet espionnage a été mis en œuvre "sur ordre du ministre de l’Intérieur" . "En Angleterre, un ministre de la Défense a quitté ses fonctions alors qu’il était soupçonné d’un banal conflit d’intérêts. En France, il y a une tradition d’impunité" , a observé le journaliste du "Monde" dont les factures téléphoniques avaient, à l’époque, été épluchées.

Sur le ton donné lundi soir par François Fillon ( "mettre quelqu’un en examen, ce n’est pas le déclarer coupable" ), la majorité, pendant toute la journée de mardi, a revendiqué le droit pour le haut policier de bénéficier de "la présomption d’innocence" . "C’est un excellent chef d’un service qui est essentiel à la sécurité des Français. Les juges n’ont mis aucune limite à l’exercice de ses fonctions. La conclusion, c’est qu’il peut demeurer dans l’exercice de ses fonctions" , a ainsi martelé le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant.

Quant à l’avocat de Bernard Squarcini, il a répété que jamais son client n’avait "failli à sa mission essentielle : concourir à la sécurité de notre pays" . Et a invoqué "la sécurité des institutions" pour justifier "les vérifications techniques" , de "routine" , effectuées dans les médias. Selon ce point de vue, il était donc impératif d’identifier la "taupe" qui informait la presse sur l’"affaire Woerth-Bettencourt", non seulement parce que, ce faisant, elle violait le secret de l’instruction et son devoir de réserve, mais aussi parce qu’elle déstabilisait le gouvernement, en la personne de l’ex-ministre Eric Woerth.