Some nights when you run through your ‘hood. Every step seems much harder than it should You must fight every mile With a jaw-clenching smile But in the end, hot damn, does it feel good ! (Certains soirs quand tu cours dans ton quartier/Chaque pas semble plus ardu que prévu/Tu dois te battre pour chaque mile/La mâchoire serrée en un sourire crispé/Mais à la fin, bon sang, que ça fait du bien.)

Comment résister au plaisir de placer un limerick dans un article sur Limerick ? Plaisir pas totalement gratuit, d’ailleurs : ce style de poème humoristique en cinq vers rimés (aabba) aurait été inventé, croit-on, dans les pubs du comté. Peut-être ces mêmes vers trottent-ils en boucle dans la tête des nombreux joggeurs (dont une large majorité de joggeuses) qui allongent la foulée sur les berges du Shannon, à l’ombre du King John’s Castle, vestige de neuf siècles d’Histoire.

"Le trader sans scrupule" est fermé

On a d’ailleurs l’impression, en se dirigeant vers le centre, que la moitié de la population (quand même pas : le grand Limerick compte 90 000 habitants) de la troisième ville d’Irlande est occupée à faire son footing. Il n’y a pas un chat sur O’Connell Street. A vrai dire, l’artère principale de Limerick offre un tableau plutôt morose. On trouve certes, des deux côtés de la rue, surtout vers le sud, de belles demeures de style néo-géorgien, occupées par des cabinets de comptables, d’avocats, d’agents immobiliers… Mais ce qui est d’abord perceptible, c’est que le vent de la crise a soufflé sur la ville. Fort. La délocalisation de l’usine du géant informatique américain Dell vers la Pologne, en 2009, a causé la perte de 10000 emplois directs et indirects dans la région. Sans compter les répercussions sur l’économie locale. On ne compte plus les devantures de commerces, de pubs et de restaurants sur lesquelles sont placardés les écriteaux to let (à louer) ou to sell (à vendre). Dont The Bank Bar et le Rogue Trader restaurant - traduction : "Le restaurant du trader sans scrupule". Un nom qui résonne aujourd’hui comme un trait d’humour noir acide, l’effondrement d’un secteur bancaire irresponsable ayant provoqué la chute de l’économie irlandaise et ruiné les finances publiques.

Ne pas déduire hâtivement, toutefois, que la seule crise est la cause de cette ambiance plombée. "C’est le Blue Monday", rappelle Elain McGrath, de l’association PaulPartnership, qui aide les chômeurs à se reconvertir - il y a du boulot : ici, le taux de chômage est de 28 %, le double de la moyenne nationale. Le Blue Monday, qui tombe le lundi de la dernière semaine de janvier, est considéré comme le jour le plus déprimant de l’année. "C’est un lundi, il fait froid, les fêtes sont passées, les portefeuilles sont vides", complète Elain McGrath. C’est aussi la période où les bonnes résolutions sont rangées, jusqu’au prochain 1er janvier.

Guinness is good for you

Pour s’abriter de la bise et se remonter le moral, le O’Riada’s, sur Catherine Street, paraît être l’endroit indiqué. Tapis moelleux, mobilier en bois, comptoir qui survivra à la fin des temps, jeu de darts, panneau proclamant le décès de crédit et, of course, drapeau irlandais : le cahier des charges de tout Irish pub digne de ce nom est respecté. On se fait un devoir de commander une Guinness, histoire de vérifier qu’elle n’est nulle part aussi savoureuse qu’en Irlande. La servir est un art : la pinte de stout (température : 6°) est tirée en deux temps, l’opération prend - exactement - 119,5 secondes.

Au bar, deux lads évaluent les chances de l’équipe au Trèfle de s’imposer au Pays de Galles, face au XV aux poireaux, le samedi suivant, dans le tournoi de rugby des Six nations. Un quarteron d’hommes et femmes d’âge mûr refont le monde autour d’une (enfin, plusieurs) pinte(s). Vu les rires qui éclatent à intervalles réguliers, ce qu’ils se racontent doit être très drôle. Mais pour le non-anglophone, difficile, sinon impossible, de distinguer les mots, que leur accent irlandais épais agglutine les uns aux autres.

Après une seconde Guinness (conscience professionnelle oblige), on reprend O’Connell Street. Sur la vitre de la White House Poetry, l’annonce d’une prochaine soirée poésie voisine une manchette de l’"Irish Examiner" citant les évêques : "La loi sur l’avortement ouvre la voix au meurtre avec préméditation". Sujet sensible dans la très catholique Irlande. La loi autorisant l’IVG lorsque la vie de la mère est en danger a été adoptée en juillet, quelques mois après qu’une Indienne s’étant vu refuser un avortement est décédée des suites d’une fausse couche.

L’errance nous conduit jusqu’à Baker Place. Devant l’église dominicaine, une foule recueillie s’apprête à assister à un enterrement. Il est sept heures du soir. Faute d’éclairage public, l’endroit est plongé dans le noir. Le son grave de la cloche emplit l’air glacé. Blue Monday, indeed. Demain sera meilleur.