© Christophe Bortels

International

Olivier De Schutter: "On vote trois fois par jour"

Publié le - Mis à jour le

Même s’ils doivent être pris avec prudence, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2011, la faim dans le monde touche toujours un milliard de personnes. "Environ la moitié d’entre elles sont des petits paysans qui cultivent moins de 2 ha de terres", explique Olivier De Schutter. A cela s’ajoutent 200 millions de paysans sans terre qui ont été amenés à travailler dans de grandes exploitations pour des salaires de misère; 150 millions de petits pêcheurs et éleveurs itinérants, et une masse croissante de pauvres affamés qui vivent dans des bidonvilles. "A côté de ce milliard de personnes, on recense aussi environ 2,5 milliards de gens mal nourris. Même s’ils disposent des calories nécessaires pour mener une vie active, leur alimentation n’est pas suffisamment diversifiée. Ce qui entraîne des retards dans le développement mental, des cas de cécité, etc. Aujourd’hui, il y a 3,1 millions d’enfants qui meurent chaque année des conséquences directes ou indirectes de la faim ou de la malnutrition."

Une bonne partie du problème est donc liée à l’accès à la terre ?

Oui. En 2009, j’ai publié un rapport sur ce sujet montrant les pressions commerciales de plus en plus fortes sur la terre et le risque que les petits paysans déjà très fragilisés le soient encore plus et soient évincés de leurs terres en l’absence d’une protection juridique suffisante. Tous ces groupes de personnes exposées à la faim sont issus d’un même processus de développement. La faim est produite par les politiques qui, même si l’on a augmenté la productivité agricole en moyenne, ont conduit à appauvrir la petite agriculture. Ces petits paysans ont migré en grand nombre vers les villes, gonflant un prolétariat urbain dans les pays en voie de développement. C’est là l’erreur que l’on a commise. On a développé l’agriculture dans une direction qui n’a pas bénéficié à tous et qui, au contraire, a contribué à accentuer la pauvreté et les inégalités dans les campagnes.

Le problème est donc moins une question technique qu’idéologique. En caricaturant, on pourrait dire qu’il y a deux visions : l’une plus à gauche qui défendrait l’agroécologie et la souveraineté alimentaire, et une école plus libérale, davantage centrée sur l’agriculture industrielle ?

Je suis méfiant vis-à-vis de ces boussoles politiques. Ce que l’on peut dire, c’est que les pays pauvres sont dans un cercle vicieux. Cet appauvrissement des campagnes et cette migration massive vers les villes ont conduit à ce que les gouvernements répondent à cette situation en important des denrées alimentaires à bas prix sur les marchés internationaux. Ils ont développé une véritable assuétude à ces bas prix. A mesure qu’ils importent ces denrées alimentaires que nous subsidions fortement, les paysans locaux ont encore moins de possibilités d’écouler leur production. Et donc on produit encore plus de pauvreté et on accélère encore la migration vers les villes.

Il faut rompre ce cercle vicieux et aller vers un cercle vertueux où on augmente les revenus des petits paysans, où on tisse des liens plus étroits entre les campagnes et les villes. Il faut soutenir les pauvres des villes par des programmes de protection sociale pour qu’ils achètent à leurs producteurs locaux. C’est une transition qui met du temps. Il y a un écart entre le court terme, où l’intérêt des gouvernements est d’acheter de la nourriture à bas prix pour calmer ces populations des villes, dont dépend souvent leur stabilité sociale et politique, et ce qu’il faut faire dans le long terme, qui est effectivement de privilégier des chaînes plus courtes et une relocalisation des systèmes alimentaires.

En 2008, la communauté internationale avait pris un certain nombre de bonnes résolutions après les “émeutes de la faim”. Où en est-on trois ans plus tard, selon vous ?

Il est clair que beaucoup des engagements financiers annoncés à l’époque, je pense notamment aux 20 milliards de dollars promis sur trois ans au sommet du G8 d’Aquila, n’ont pas été tenus. Il n’y a pas de centralisation du suivi de ces engagements, ce qui pose d’ailleurs un problème de transparence. On fait des annonces par lesquelles on s’achète une bonne conscience à bon compte et puis, douze mois plus tard, on se rend compte que seules 10 à 15 % des sommes ont été liquidées. On a les moyens financiers pour relancer l’agriculture, mais il manque une pression suffisante sur les gouvernements pour que ceux-ci tiennent leurs promesses.

Les gouvernements affichent un consensus rhétorique pour soutenir la petite agriculture familiale. Mais, de la parole aux actes, il y a une marge considérable. Il y a encore une sorte d’incapacité à prendre au sérieux cet engagement. Les gouvernements croient encore que lutter contre la faim consiste à augmenter la production agro-industrielle à grande échelle. Ces grandes plantations présentent certes la capacité d’alimenter les grands marchés internationaux, mais elles accroissent les inégalités dans les zones rurales beaucoup plus qu’elles ne les réduisent. Et elles conduisent à exercer une pression, une concurrence sur les terres et l’eau, qui est tout à fait problématique pour les petits paysans eux-mêmes. Pour leur part, les économistes avec lesquels je travaille estiment que si l’on investit dans l’agriculture de manière à ce que les revenus des petits paysans augmentent, cela bénéficiera à d’autres secteurs de l’économie rurale parce que ceux-ci verront émerger une demande pour leurs propres produits et services.

Pour que le système que vous défendez puisse émerger, n’est-il pas indispensable que l’agriculture reste un secteur protégé et ne tombe pas sous la coupe de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ?

L’agriculture n’est certainement pas un secteur comme les autres. Je crois que la libéralisation de l’agriculture dans les années 80, qui n’était pas le fait de l’OMC, a échoué. Le pari était d’inciter les producteurs à suivre les signaux des prix que donnent les marchés, mais cela a échoué parce que cela récompensait les agriculteurs les plus compétitifs. Ceux qui avaient des grandes surfaces de terres, qui pouvaient faire des économies d’échelle, qui avaient accès au crédit et pouvaient emprunter pour investir. Et cela en a marginalisé beaucoup d’autres qui n’ont pas été protégés contre ce choc et qui n’ont pas pu l’absorber. Un des enseignements est donc que la libéralisation en matière d’agriculture a un effet de dualisation.

Un des grands problèmes aujourd’hui pour les petits agriculteurs, c’est la volatilité de plus en plus grande des prix sur les marchés agricoles. Dans le cadre du G20, je recommande que celui-ci encourage les Etats à se doter de stocks régulateurs pour lisser les prix d’une saison à l’autre. A savoir, acheter quand les prix sont bas et garantir des revenus stables aux agriculteurs et écouler les productions lorsque les prix sont hauts, de façon à protéger les consommateurs pauvres.

Faut-il interdire la spéculation sur les marchés des matières premières ?

Je pense qu’on doit réguler la spéculation sur les marchés financiers, mais c’est très difficile. La question est de savoir comment la réguler sans lui interdire de remplir ses fonctions utiles, notamment les contrats à terme qui permettent aux producteurs de vendre à l’avance et aux acheteurs de s’assurer contre le risque de prix trop élevés. Le deuxième obstacle est que la spéculation n’est pas la cause de la volatilité qui est inhérente aux marchés agricoles, mais elle l’accroît. La troisième difficulté, c’est que quand les régulateurs veulent réguler, ils disposent de très peu d’experts des marchés financiers qui ne sont pas des banques et des fonds d’investissements, donc juges et parties. Il existe aussi une spéculation sur les marchés physiques qu’il ne faut pas négliger. Il y a des Etats qui spéculent via des restrictions d’exportations qui ne sont pas toujours justifiées, mais aussi des traders. Pour ne donner qu’un chiffre, le commerce international de céréales est contrôlé par cinq grandes entreprises qui ont la main sur 75 % du marché : Cargill, ADM, Bünge, Glencore et Louis Dreyfus. Quand on est dans une telle position dominante, il est naturellement très tentant, lorsque l’on voit les prix augmenter et des mauvaises nouvelles sur les sécheresses, de se dire que l’on ne va pas écouler tout de suite mais attendre un peu. Et quand, dans le même temps, des pays paniquent et veulent regarnir leurs stocks rapidement parce qu’ils craignent une hausse des prix, on crée une pénurie artificielle.

Comment responsabiliser les entreprises privées du secteur agroalimentaire autrement que par des principes directeurs ?

Je crois qu’en partie les comportements des consommateurs peuvent avoir un impact. Si les acheteurs, les transformateurs et les distributeurs ressentent une attente du public afin que la chaîne alimentaire soit plus équitable, notamment pour les petits producteurs du Sud, ils seront incités à changer leurs pratiques. Nous votons trois fois par jour et donc le pouvoir des consommateurs est tout à fait important pourvu qu’ils l’exercent et qu’on les informe sur les implications de ces choix.

Les petites filières comme Max Havelaar peuvent-elles se généraliser ?

Ce sont des expériences prometteuses, mais nous sommes arrivés à un moment où la niche que celles-ci occupent a atteint ses limites. A mes yeux, on est arrivé au stade où les pouvoirs publics doivent prendre leurs responsabilités et rendre plus attrayantes ces filières-là pour éviter que le commerce équitable demeure au fond le privilège de consommateurs riches. Il faut utiliser les outils fiscaux et douaniers qui ont un impact sur les prix que paient les consommateurs pour récompenser les manières responsables de produire au plan environnemental comme au plan social.

Quelle est votre opinion sur la perspective de l’utilisation, dans des pays où sévit la malnutrition, d’organismes génétiquement modifiés (OGM) pour soigner une carence particulière ?

La question des OGM se pose à trois niveaux. Un, l’impact sur la santé humaine. Là, mon principal regret est que la recherche est découragée par les producteurs d’OGM qui ne permettent pas aux scientifiques de mener des études indépendantes sous prétexte de protéger leurs droits de propriété intellectuelle. Deux, l’impact environnemental, avec la contamination des champs. Trois, la question des rapports de force entre détenteurs des brevets d’OGM et les utilisateurs potentiels. La dépendance des agriculteurs à ces technologies aux mains d’un petit nombre d’entreprises - 90 % des brevets sont détenus par Monsanto - est pour moi une source de préoccupation considérable. Je crains qu’on ne crée une dépendance telle que ces OGM ne vont bénéficier en définitive qu’aux plus gros producteurs qui ont les moyens d’acheter cher la semence et ont accès aux marchés d’exportation. Ce qui me frappe, c’est que le débat sur les OGM est une sorte de chiffon rouge qu’on agite alors qu’il y a, à côté de cela, des problèmes énormes dans la recherche agronomique qui sont sous-estimés. Il y a des plantes orphelines sur lesquelles on n’a pas investi assez, comme la patate douce ou le sorgho. Il faut investir dans la recherche. Je ne crois pas que les OGM soient une solution pour les agriculteurs des pays en développement. C’est un fantasme de croire que la technologie peut résoudre des problèmes politiques. Un ami m’a dit un jour que la technologie est à la gauche ce que la main invisible est à la droite. C’est une manière de ne pas penser les problèmes politiques.

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci