L'affaire Bygmalion provoque des remous dans l'Hexagone depuis les accusations par plusieurs médias français en 2014 de la mise en place d'un système de fausses factures qui aurait été érigé par l'UMP (ancien nom du parti des Républicains) dans le but camoufler le dépassement des comptes du candidat Nicolas Sarkozy lors de la campagne de 2012. Une bataille électorale finalement perdue au second tour face à François Hollande.

A l'époque, l'entreprise Bygmallion via sa filiale Event & Cie, était chargée de gérer les meetings du candidat durant la campagne. Entre janvier et mai 2012, 44 meetings ont été organisés pour des montants colossaux.

Pour éviter de dépasser le budget légal de 22,5 millions d'euros autorisé pour chaque candidat, l'équipe de campagne aurait tenté de maquiller les dépenses en demandant à Event & Cie d'émettre des fausses factures pour des prestations (en réalité fictives) à l'UMP alors que ces frais auraient été alloués pour financer les meetings du candidat Sarkozy.

Ce dernier, comme 13 autres personnes, dont Guillaume Lambert (directeur de campagne), Jérôme Lavrilleux (directeur adjoint de campagne) et Franck Attal (à la tête de la filiale Event & Cie au sein de Bygmalion) ont été mis en examen et renvoyés en correctionnelle en septembre dernier. L'ancien président de la République est poursuivi pour financement illégal de campagne électorale.

La nouvelle mouture de l'émission Envoyé Spécial, désormais présentée par Elise Lucet, a diffusé ce jeudi soir sur France 2 un documentaire revenant sur toute cette affaire. Un document de 56 minutes durant lequel plusieurs des protagonistes clés de l'enquête ont été longuement interrogés, et notamment Franck Attal.

LaLibre.be a interrogé Tristan Waleckx, le journaliste qui a réalisé le reportage d'Envoyé Spécial sur l'Affaire Bygmalion pour parler des coulisses de cette enquête qui a fait beaucoup parler.

Vous étiez beaucoup à travailler sur cette enquête ?

J'ai bossé avec un JRI qui était là du début à la fin, Mathieu Renier. Après, sur l'aspect réalisation et enquête j'ai piloté un peu tout seul mais j'ai été vraiment soutenu par Elise Lucet et par mes deux rédacteurs en chef, Jean-Pierre Canet et Séverine Lebrun. En fait, j'avais déjà fait un premier sujet sur Bygmalion il y a deux ans pour l'émission Complément d'Enquête. Un sujet qui avait été diffusé en novembre 2014 et déjà à cette époque, j'avais eu les protagonistes au téléphone. Ce fut le cas de Franck Attal qui m'avait toujours expliqué qu'il parlerait un jour mais qu'il préférait garder l'exclusivité de son témoignage pour la justice. Il m'avait toujours "promis" une interview le jour où le boulot de la justice serait terminé. Quand j'ai  achevé un sujet sur Vincent Bolloré au mois d'avril et que je l'ai relancé au mois de mai, il m'a dit que l'instruction était terminée. Il a pris le pari de me faire confiance et de parler.





"On a envoyé une bonne trentaine de demandes à Sarkozy"


J'imagine que vous avez cherché à joindre Nicolas Sarkozy pour avoir son avis.

On ne savait pas comment faire pour l'avoir. On voulait aller le chercher vu qu'il est le principal mis en cause du volet "financement illégal électoral" de cette affaire. On a envoyé tout un tas de mail et d'appels téléphoniques à son attachée de presse. Ils ont très vite dit qu'on ne pourrait jamais l'avoir et en fait on s'est demandé s'il fallait qu'on aille le chercher dans la rue. C'était une option compliquée car il arrive tellement à se jouer du système médiatique et à se faire passer pour potentiellement une victime des journalistes qui veulent l'agresser qu'on s'est dit qu'il fallait être plus subtil que ça. Pour qu'on ne lui donne pas des arguments qui lui permettraient de dire: "Regardez France 2 me pourchasse dans la rue pour me parler de Bygmalion." Tout à la fin, on est même allé jusqu'à envoyer un collègue, sans caméra, à Tourcoing où il dédicaçait son livre juste pour aller voir poliment Nicolas Sarkozy et lui dire: "Voilà on a Franck Attal qui voudrait bien débattre avec vous." Pour pouvoir lui proposer de visu. On a dû envoyer, sans exagérer, une bonne trentaine de demandes en trois mois. On lui a tout proposé. Une interview normale avec moi, une interview d'Elise Lucet, une interview d'Elise Lucet sur le plateau dans les conditions du direct, une interview d'Elise Lucet sur le plateau et en direct, une interview de son avocat, de son attachée de presse, de Brice Hortefeux, de Frédéric Péchenard. On a proposé absolument tout.




Guillaume Lambert, le directeur de la campagne, lui aussi mis en examen dans cette affaire, n'est pas non plus dans le documentaire.

J'ai discuté directement avec lui, ça avait déjà été le cas en 2014. Il m'a clairement dit que ce n'était pas possible. On a eu quelques échanges mais il m'a dit poliment mais fermement que ça ne servait à rien qu'on insiste.

Le témoignage clé de ce document, c'est bien évidemment celui de Franck Attal, l'homme qui organisait les meetings de Nicolas Sarkozy qui apparaît à plusieurs reprises dans votre enquête. Comment se sont déroulées ces rencontres ?

Ce n'était pas gagné au départ. On a d'abord réalisé une longue interview qu'on a faite dans un appartement pendant trois heures. En regardant cette rencontre, on s'est dit, qu'en fait, il avait tellement de choses à raconter que c'était la personne parfaite pour revivre ces 80 jours de la campagne. Il fallait qu'on puisse l'emmener sur les endroits clés. On l'a vu 6 ou 7 fois. Il s'est pris au jeu quand il a compris que notre but c'était de creuser et d'aller dans le détail et qu'on voulait faire un boulot sérieux.



Il y une scène très forte dans le documentaire au moment où il vous présente les données stockées sur la clef USB. Une scène dans laquelle les téléspectateurs peuvent voir les deux colonnes détaillant d'un côté les montants réels des frais de campagne et de l'autre les montants fictifs déclarés.

Il avait conservé cette clef USB car il faisait partie d'une boîte qui était quand même un peu spéciale. Les trois salariés de Bygmalion au courant de l'affaire avaient gardé dans le dos de leurs dirigeants la clef. C'était un peu leur roue de secours au cas où l'affaire éclatait. Cette clef USB permet aux enquêteurs de retracer au centime près le trajet de l'argent. C'est hyper simple. C'est quand même un modèle de double facturation. Les enquêteurs sont partis en 2014 sur une histoire de détournement d'argent. Quand ils se sont retrouvés avec cette clef USB, il leur a fallu une semaine pour l'expertiser et découvrir que l'argent était parti dans les meetings de la campagne présidentielle. Absolument tout est retracé. Il y a encore aujourd'hui certains Républicains, alors que le parti est partie civile au procès, qui continuent à dire qu'ils ne savent pas où est passé l'argent. Alors que les enquêteurs, dès le deuxième mois, savaient ce qu'il s'est passé.




"Tout ce qu'a dit Attal aux enquêteurs pour le moment s'est vérifié"


Votre enquête fournit aussi de nouveaux documents.

On a par exemple des échanges de mails d'Attal. Ce n'est pas lui qui nous les a donnés mais ce sont d'autres personnes qui étaient en copie de ces mails. On se rend bien compte que Bygmalion et Franck Attal n'ont pas fait de "vente forcée". S'il organisait des meetings chers et hauts de gamme, c'était à chaque fois l'UMP qui était demandeur. On a les mails qui montrent qu'Attal a systématiquement envoyé et fait valider les prix de ses prestations. Tout s'est fait en connaissance de cause. Parmi les mails que je ne connaissais pas, il y a cet échange de mails assez ubuesque sur le meeting de la Réunion où on se rend compte que les demandes sont délirantes. Il doit acheter 5.000 parapluies au cas où il pleut. Finalement, il faut qu'il achète aussi des brumisateurs au cas où il fait trop chaud. Il devait prévoir la pluie et le beau temps.


Vous lui accordez une grande place par rapport à d'autres personnes mises en cause.

Il y a tout un tas de documents qui montrent que sa version est plus qu'une version, c'est pour ça qu'on se permet de lui donner une plus grande tribune. Beaucoup de gens mentent. Sa version n'a jamais été contredite.




"L'attachée de presse de Sarkozy a appelé ma direction"


Vous avez reçu des pressions durant cette enquête ?

Directement, pas forcément. Mais je sais qu'il y a des gens qui sont apparus dans le sujet sur qui l'entourage de Sarkozy a fait pression. Il y a par exemple le compositeur Laurent Ferlet, un proche de Carla Bruni qui a fait la musique de campagne de Sarkozy. Quand l'entourage de Sarkozy a su que je l'avais interviewé, il s'est fait engueuler. Il m'a appelé pour me dire: "Je viens de me faire prendre un savon par Véronique Waché, l'attachée de presse de Sarkozy, il faut absolument qu'on annule l'interview." Elle a fait pression sur quelques personnes qui sont apparues dans le sujet. Elle a été assez dure avec moi, à la limite de l'insulte quand je l'ai eue au téléphone. Elle a passé des coups de fil à ma direction, je ne sais pas si on peut appeler ça des pressions, mais c'était apparemment particulièrement insistant on va dire.



De même, pour la séquence où l'on va voir les sous-traitants afin de comparer les deux versions des facturations, j'avais envoyé un mail à une vingtaine de sous-traitants pour essayer de les interviewer. Il y a l'un d'eux qui m'a "piégé" en faisant fuiter mon mail car l'attachée de presse de Sarkozy avait mon mail sous les yeux.

Après avoir vu ce documentaire, on a l'impression que personne ne savait. Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, Guillaume Lambert... Le problème de cette affaire, c'est de savoir qui est au courant et ça c'est compliqué à prouver...

C'est le vrai regret de mon reportage, c'est qu'on a un mur de dénégations qui n'est pas crédible. On a l'impression que personne n'a décidé de rien du tout. Que c'est la petite directrice financière de l'UMP dans son coin qui a un jour décidé ça.


"Il n'est pas inintéressant de savoir pour qui on vote"


Il y a pourtant eu deux alertes adressées par des experts-comptables pour prévenir des dépassements de frais de campagne.

Le 7 mars, il y a une alerte adressée à Guillaume Lambert, directeur de campagne, qui est, d'après lui, présentée à Nicolas Sarkozy. Ce dernier dit "Peut-être mais en tout cas, je ne m'en souviens pas." Le 26 avril, une seconde alerte est adressée directement à Nicolas Sarkozy. Cette alerte dit: "On se permet de vous réitérer les observations du 7 mars parce qu'on est encore plus dans le rouge et qu'il y a un mois et demi et il faudrait plus tenir compte de nos recommandations". Ce n'est pas un petit bout de papier. C'est un document officiel, clair avec un ton assez grave. Il y a urgence à trouver une solution et à se calmer sur les dépenses et ils n'en ont pas tenu compte.

Sarkozy affirme également ne pas connaître Attal alors qu'on le voit à plusieurs reprises en sa compagnie.

Sur chaque meeting, il y a avait une centaine de techniciens et il y avait un référent du début jusqu'à la fin, c'était Franck Attal. Ils ont passé 80 jours ensemble, il y a eu des réunions. Quand il y avait un problème, c'était lui que le président faisait demander. Sa défense est assez étonnante et Franck Attal ne comprend pas du tout.



Il y a aussi un SMS de Lavrilleux à Lambert qui dit : "Louer et équiper le deuxième hall est une question de coût. Nous n'avons plus d'argent. Jean-François Copé en a parlé au président de la République." Selon Jérôme Lavrilleux, ce message ne parle pas du financement de la campagne du candidat mais qu'il a "un rapport avec les lignes de trésorerie offertes par les banques au parti UMP."

L'explication de Lavrilleux sur les lignes de trésorerie elle s'entend, pourquoi pas, on n'a pas d'éléments qui prouvent que ce n'est pas le cas. Mais quand on regarde le calendrier, il y a une alerte envoyée par un expert-comptable le 26 avril, une alerte émanant de la directrice financière de l'UMP le 27 avril. Le lendemain, Lavrilleux envoie ce SMS pour le meeting de Toulouse. Lavrilleux dit qu'il ne parle pas du tout des dépenses de campagne mais au début du SMS, il évoque quand même le fait d'allouer des fonds supplémentaires au meeting de Toulouse.  Ca reste un élément étonnant et en même temps pas suffisamment implacable, ont-ils estimé, pour mettre en examen Jean-François Copé.




Il y avait eu un débat avec votre direction par rapport à la date de diffusion du documentaire. Michel Field, le directeur de l'information de France Télévisions ne voulait pas interférer avec la primaire de droite. C'était important que ce document sorte avant ces primaires ?

Pour nous, c'était important car c'était réfléchi en amont. La date, elle avait été validée au mois de juin-juillet, on avait déjà le calendrier des primaires. Autant, on aurait jamais diffusé ce sujet trois jours avant le vote - parce qu'on a un esprit de responsabilité - autant, le diffuser deux mois avant le vote ne me parraissait pas problématique. Selon nous, il ne faut pas que le calendrier politique dicte le calendrier journalistique. Avec le quinquénat et les primaires, maintenant on est tout le temps en campagne. Si on commence à se dire, on ne traite pas des affaires politico-financières à chaque fois qu'on est campagne, on ne les traite jamais. Le point fondamental, c'était aussi de suivre le calendrier judiciaire. Dernier point, pour les gens qui choisissent de voter à la primaire, il n'est pas inintéressant de savoir pour qui on vote. Il vaut mieux le savoir avant qu'après. Quand vous allez manger au restaurant, vous ouvrez le menu avant de manger. Et pas après.