Le 9 janvier 2015, en se rendant au travail comme il l'a fait pendant quatre ans, Lassana Bathily, manutentionnaire au sein du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, n'imaginait pas que sa vie allait basculer. Peu après 13 heures, c'est dans ce magasin qu'Amedy Coulibaly a décidé de rentrer armé jusqu'aux dents bien décidé à commettre une attaque terroriste. Dans un congélateur du sous-sol du supermarché, Lassana, musulman, va cacher plusieurs otages, devenant le héros dont la France traumatisée avait besoin. Un an après, LaLibre.be a retrouvé le Malien désormais naturalisé français. L'occasion d'évoquer la journée du 9 janvier, son traumatisme, sa naturalisation, les attentats du 13 novembre et surtout sa nouvelle vie. Entretien.


Tout d'abord, un an après cette attaque, comment allez-vous Lassana ?

Ca va bien. Après l'attaque, j'étais parano avec tout ce qui s'est passé. Ca a été très compliqué. D'autant que deux jours après, mon frère de 19 ans est décédé d'une maladie au Mali. J'ai fait des cauchemars bizarres durant lesquels je voyais quelqu'un qui me voulait du mal, qui voulait me tuer ou agresser des membres de ma famille. J'ai été voir un psychologue et en quelques mois, ça allait mieux... J'ai encore du mal à bien dormir. Je me couche quand même tard et je me réveille tôt.

Vous n'avez plus peur ?

J'ai eu longtemps peur mais avec tout ce que j'ai vécu plus maintenant. Je me dis que ce qui doit arriver arrivera.

Ce 9 janvier 2015, lorsqu'Amedy Coulibaly entre dans l'Hyper Cacher, vous êtes au sous-sol. Vous comprenez rapidement que c'est une attaque terroriste ?

Non pas directement. J'étais dans le congélateur en train de ranger des cartons. Quand le terroriste a canardé une première, puis une seconde fois, je pensais que c'était un tunnel qui s'était effondré car le supermarché se situe sur le périphérique parisien. Quelqu'un est descendu en disant que ça tirait dans le magasin. D'autres clients sont descendus, on s'est alors mis dans le congélateur, j'ai coupé le moteur, j'ai éteint la lumière, dit aux autres otages de mettre leur téléphone sur vibreur et de fermer la porte à clef.

Vous essayez à ce moment de prévenir la police ?

J'ai appelé un collègue qui travaillait dans un autre magasin, mais il ne m'a pas pris au sérieux car on blaguait souvent ensemble. J'ai ensuite téléphoné à mon parrain républicain (Ndlr: une personne qui accompagne un demandeur d’asile dans ses démarches administratives) qui, lui, a appelé la police. Dix minutes plus tard, une collègue est descendue pour récupérer la clef du magasin que lui réclamait Coulibaly. C'est à ce moment-là qu'elle nous a dit que ce n'était pas un braquage mais une attaque terroriste. Quelques minutes plus tard, ma collègue est revenue et nous a dit qu'il allait tuer tout le monde si on ne montait pas.


"Pour garder mon calme, j'ai pensé à ma mère"


C'est à ce moment que vous décidez de fuir en utilisant le monte-charge?

Les personnes qui étaient avec moi m'ont demandé s'il y avait une sortie de secours. Je leur ai dit qu'il n'y en avait pas et que la seule façon de sortir c'était d'utiliser le monte-charge, mais ils ont eu peur que Coulibaly entende le bruit. J'ai fermé la porte à clef et je suis sorti.

Comment avez-vous réussi à garder votre sang-froid?

C'est un réflexe. Ma mère m'a toujours dit de garder mon calme, de ne pas m'emballer s'il nous arrivait quelque chose. J'ai réussi à ne pas paniquer.

Quand vous sortez, la police croit que vous êtes un complice de Coulibaly...

J'étais plus en danger dehors que dedans. Quand je suis sorti, ils m'ont dit de mettre les mains en l'air, ils m'ont plaqué à terre, fouillé puis menotté durant 1 h 30. Il a fallu que d'autres collègues arrivent et qu'ils m'identifient. Je pense que les policiers n'imaginaient pas qu'un noir puisse travailler dans un supermarché cacher. Pourtant, c'est un magasin juif mais qui est tenu par des musulmans à la base. Dans les clients, il y a des musulmans, des athées, des chrétiens, il y a de tout.




Ensuite, vous aidez la police à préparer l'assaut.

J'ai travaillé quatre ans dans le magasin et donc ils m'ont demandé de dessiner le plan du site. Le directeur, Patrice Oualid, blessé mais qui avait réussi à sortir du supermarché leur a donné les clefs, je les ai aidés à identifier les deux clefs qui leur permettaient d'ouvrir le magasin parmi les vingt du trousseau. Enfin, je leur ai donné des conseils sur la façon dont ils pouvaient ou pas attaquer pour éviter que les otages ne soient tués par une balle perdue.


"Ma famille a cru jusqu'à tard dans la nuit que j'étais mort"


Quand la prise d'otage est terminée, que faites-vous dans les heures qui suivent ?

Après l'assaut, les policiers ont ouvert une banque pour accueillir les otages. On est resté là avec la police. C'est à ce moment que j'ai appris que mon collègue et ami Yohan était mort. J'ai su aussi que le terroriste m'avait entendu sortir et qu'il a refermé la porte derrière moi. Ensuite, on a été transféré à l'hôpital. Je n'avais plus de batterie et je n'ai pas pu appeler ma famille car je ne connaissais pas les numéros par coeur. A une heure du matin, je leur ai donc expliqué que je voulais rentrer chez moi. Quand je suis arrivé à la maison, tout le monde était là, ils ne savaient pas si j'étais vivant. Un journaliste de BFM TV avait annoncé qu'un employé noir était mort dans l'attaque. Ils avaient suivi l'attaque de l'Hyper Cacher à la maison.

Dans une interview, certains otages ont "minimisé" votre rôle dans cette affaire. Ca vous a blessé ?

J'ai écrit ce livre (Ndlr: "Je ne suis pas un héros" aux éditions Flammarion) pour que tout le monde comprenne bien tout ce qui s'est passé dans l'Hyper Cacher. Et puis pour expliquer ma vie, mon arrivée en France et dénoncer beaucoup de choses qui ont été dites sur les réseaux sociaux et qui sont fausses. Par exemple, certains disent que j'étais sans papier alors que j'avais une carte de séjour et que j'avais fait une demande de nationalité.


© REPORTERS


Vous avez été naturalisé pratiquement dans la foulée de l'attaque. Où seriez-vous aujourd'hui si tout cela n'avait pas eu lieu ?

Je n'en serais pas là, c'est sûr. Tout a changé, je suis Français, j'ai un travail à la mairie de Paris, j'ai déménagé. Toutes les portes se sont ouvertes. Je ne l'ai pas plus mérité qu'un autre. Tout a été facilité par cela. Ma naturalisation a été extrêmement rapide. Normalement il faut plusieurs mois pour avoir une réponse. Je serais sans doute en France mais pas naturalisé. Dans mon livre, j'explique mon histoire. Les jeunes Africains qui viennent vivre à Paris ne savent pas comment c'est. A la télévision, on ne voit que les belles choses, on croit que c'est le paradis. Combien sont morts dans un naufrage ? Mon but est de les sensibiliser pour leur dire qu'il vaut mieux travailler en Afrique que de venir galérer en Europe.


Vous avez été reçu par Barack Obama, François Hollande, John Kerry et vous avez été béni par le pape François aussi.

Il m'a envoyé une photo et une lettre de bénédiction que je suis allé récupérer au Sénat. Ca m'a beaucoup touché.



"Je suis passé devant le Bataclan trente minutes avant l'attaque"


Les attaques du 13 novembre vous ont replongé dans ce cauchemar?

Trente minutes avant l'attaque du Bataclan, je suis passé devant la salle de concert puis je suis allé manger. J'habite juste à côté. Au retour, j'ai entendu comme un bruit de pétards, je pensais que c'était la joie des supporters français qui fêtaient la victoire des Bleus contre l'Allemagne. C'étaient les terroristes et la police qui échangeaient des coups de feu. On a croisé des gens qui s'enfuyaient. Je ne pouvais pas rentrer chez moi. On est resté dans un café jusqu'à cinq heures du matin. Au Mali, pareil, j'ai séjourné dans l'hôtel Radisson de Bamako en janvier, celui qui a été attaqué le 20 novembre dernier.

Plus jeune, vous auriez pu croiser Amedy Coulibaly?

On a des points communs, oui. Il était d'origine malienne. D'autant que mon village d'origine et celui de ses parents sont situés à seulement quelques kilomètres l'un de l'autre.


"Montrer qu'on est tous frères"


Comment expliquez-vous la trajectoire de ces jeunes radicaux ?

Pour moi ce n'est pas un problème religieux. Ce sont des jeunes qui ont eu une enfance compliquée, des gars qui ont grandi seul, qui sont perdus. C'est un problème d'encadrement. Ces jeunes fréquentent les mauvaises personnes qui leur nettoient le cerveau.

© AFP

A 25 ans, comment envisagez-vous l'avenir ?

J'ai créé deux associations. La première au Mali pour aider des jeunes dont les parents n'ont pas assez d'argent pour leur permettre d'aller à l'école et d'avoir des fournitures scolaires. La seconde, à Paris, pour faciliter les rencontres entre les communautés à travers des discussions, des échanges. Le but c'est de faire évoluer les préjugés, de montrer que même si on veut nous diviser, on est tous pareil, on est tous frères.