Delphine Matthieussent Correspondance à Jérusalem

Même si les responsables palestiniens de Ramallah évitent de se prononcer sur les événements égyptiens, ils ont du mal à cacher leur embarras. Peut-être autant qu’Israël, l’Autorité palestinienne a en effet beaucoup à perdre d’un changement de régime au Caire.

Le gouvernement égyptien est en effet l’un des principaux soutiens du président palestinien Mahmoud Abbas dans la région. Il joue un rôle important d’intermédiaire dans les négociations de paix avec l’Etat hébreu et dans les tentatives de réconciliation avec le Hamas. Moubarak et Abbas sont en outre considérés comme proches. Abbas, qui est familier des voyages au Caire, y était encore la semaine dernière pour s’entretenir avec le président égyptien.

Cette crainte de perdre un allié essentiel se double de celle d’une contagion des revendications égyptiennes, contre une Autorité palestinienne souvent accusée d’autoritarisme. Les répercussions en Cisjordanie sont pour le moment limitées : les rares manifestations organisées à Ramallah, regroupant seulement quelques dizaines de personnes, ont été rapidement dispersées par la police palestinienne. Un groupe Facebook a bien été créé, appelant à des manifestations demain, mais il ne regroupe que quelques centaines de membres.

Officiellement, les responsables palestiniens se veulent rassurants. "Le problème est complètement différent en Palestine où le vrai dictateur est Israël. Les injustices, le manque de liberté, la misère sont causés par Israël. Les pouvoirs de l’Autorité palestinienne, qui est financée par l’aide internationale, sont en fait très limités. S’il y a une réaction populaire ici, un quelconque sentiment de colère, ils seront dirigés contre les Israéliens", déclarait dernièrement Nabil Shaath, membre du comité central du Fatah et l’un des principaux conseillers d’Abbas.

Pourtant, les dirigeants palestiniens ont pris les devants de potentielles revendications en évoquant cette semaine l’organisation d’élections, pour la première fois depuis des mois. Le Premier ministre palestinien Salam Fayyad a ainsi annoncé que les élections municipales, initialement prévues en juillet 2010, seraient organisées "dès que possible" cette année. Il a aussi appelé les partis à "commencer à réfléchir sérieusement à des élections générales", dans une interview à la télévision officielle palestinienne.

Ces élections ont été plusieurs fois repoussées en raison de la séparation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, contrôlée par le Hamas, qui conteste la légitimité d’Abbas et refuse d’organiser un scrutin conjointement avec l’Autorité palestinienne. Le mandat du président Abbas, qui a expiré en janvier 2009, a été prolongé sine die.

A Gaza, les responsables du Hamas craignent aussi la contagion, même si le calme prévaut jusqu’à présent. Plusieurs milliers de personnes ont rejoint un groupe Facebook appelant à se rebeller contre le mouvement islamiste et appelant, comme en Cisjordanie, à manifester demain.

Dans la ville de Gaza, des policiers du Hamas en civil ont violemment dispersé lundi un rassemblement de quelques dizaines de femmes, en solidarité avec le mouvement égyptien. Selon l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, plusieurs d’entre elles, arrêtées, ont ensuite été frappées et insultées pendant leur interrogatoire.

Sur le plan diplomatique, un changement de régime au Caire pourrait cependant renforcer le Hamas, surtout si les Frères musulmans, dont il est proche, accèdent au pouvoir. Le Hamas palestinien partage avec les Islamistes égyptiens son refus d’une normalisation des relations avec Israël. Dans l’immédiat, les troubles égyptiens se sont traduits par un relâchement de la surveillance égyptienne à la frontière avec le territoire palestinien. Plusieurs contrebandiers palestiniens, détenus dans les prisons égyptiennes, ont regagné ces derniers jours la bande de Gaza, via les tunnels, après s’être échappés. © Libération