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ENTRETIEN

L'aventure qui a finalement mené à l'investiture de la Commission de José Manuel Barroso, jeudi dernier, fait désormais partie du passé. Elle entame son mandat ce lundi. Marc Maresceau, le directeur de l'Institut européen de l'Université de Gand, livre son analyse.

Les européistes se rappellent toujours avec nostalgie de la Commission de Jacques Delors. Dans une Union qui a considérablement évolué depuis, peut-on revoir travailler une Commission de ce calibre?

Je ne connais pas assez ses compétences, mais je ne vois pas tout de suite dans José Manuel Barroso le même genre de charisme qu'avait Jacques Delors. Il faut cependant attendre ses actes pour juger.

Barroso a fait de la compétitivité européenne le grand défi de sa Commission. Que voyez- vous d'autre?

La scène internationale offre beaucoup de défis: la gestion des relations avec les Etats-Unis après la crise irakienne et avec la Russie. Les relations avec Moscou ne vont pas toujours dans la bonne direction. Le dernier sommet a été annulé, l'élargissement n'a pas été bien géré, parce qu'on a fait comme si la Russie, vers laquelle on s'élargissait, n'existait pas. Il est facile de dire pour nous que l'élargissement apporte stabilité et sécurité au continent européen, mais il faut que les autres le pensent aussi.

Quand la constitution entrera en vigueur, l'homme fort de la Commission ne sera-t-il pas Javier Solana, le futur ministre des Affaires étrangères, plutôt que José Manuel Barroso?

Il y a un danger potentiel dans la structure prévue. Une relation de concurrence serait très dommageable, mais je ne la crains pas, ce sont des hommes assez intelligents pour coopérer. Ce serait le comble!

Quel enseignement peut-on tirer des difficultés rencontrées par Barroso pour le fonctionnement des institutions européennes?

Que le Parlement, qui a élargi ses pouvoirs avec les traités successifs, commence à exister. Il a voulu, et pu, jouer un rôle d'une façon plus prononcée qu'avant dans la composition de la Commission. C'était presque une aubaine de pouvoir le faire.

Et qu'en est-il des Etats membres qui ont le pouvoir de proposer les candidats commissaires?

C'est le paradoxe: l'élargissement des compétences du Parlement au cours des années s'est fait à partir de décisions des Etats membres. C'est la première fois qu'on voit les limites de ce qu'ils peuvent faire. Jusqu'ici, concernant la formation de la Commission, ils ont fait comme si le Parlement n'existait pas. Cette fois, ils sont tombés sur ces auditions qui ont démontré que des eurodéputés voulaient mettre les points sur les «i». Le simple fait qu'ils eussent pu bloquer l'installation a suffi pour que Barroso revoie sa copie.

Il n'est donc pas nécessaire, selon vous, que le Parlement, qui ne peut que rejeter la Commission en bloc, dispose du pouvoir de rejeter les commissaires individuellement...

Non, l'approche globale suffit. Si, pour le Parlement européen, la question est d'une telle importance qu'elle touche à l'essence même des objectifs de l'Union, comme on vient de le voir, des majorités suffisantes se dessinent pour faire changer des options prises par les Etats membres. Le Parlement n'est sans doute pas à 100pc d'accord avec la nouvelle Commission, mais supposons qu'il ait la compétence de rejeter un commissaire individuellement, ce serait ouvrir une brèche dans l'équilibre subtil de nomination des candidats. Il risquerait d'y avoir des batailles, des règlements de comptes entre partis et entre Etats membres. Je n'en vois pas la nécessité.

Dans la composition de son équipe, Barroso est dépendant des Etats membres. Il l'a lui-même regretté. Ne faudrait-il pas un autre système pour lui permettre de jouer un plus grand rôle?

Si la constitution est acceptée, il disposera de plus de pouvoir en ce qui concerne la démission des commissaires. Mais il ne faut pas trop attendre du président non plus. Il est lui-même le fruit d'un compromis politique difficile à obtenir, comme on l'a vu. Il faut se méfier de l'idée que le président aurait à lui seul un pouvoir politique tel qu'il pourrait faire des choix contraires à l'opinion des grands Etats membres, par exemple. Il faut rester réaliste.

La Commission gagne en politisation...

Oui, parce que ses membres sont, dans la majorité des cas, des figures politiques de premier plan. La considération politique est très souvent à la base des propositions des Etats membres, soit dans le bon sens -on envoie les meilleurs à Bruxelles- soit dans le mauvais -on utilise la Commission pour envoyer un politicien en exil à Bruxelles...

© La Libre Belgique 2004