Plusieurs millions de Philippins votaient lundi sur la création d'une région autonome dans le sud de l'archipel, en application de l'accord de paix conclu en 2014 avec les rebelles musulmans pour tourner la page de décennies d'une insurrection meurtrière.

Des musulmans avaient pris les armes dans les années 1970 pour demander l'autonomie ou l'indépendance dans le sud des Philippines à très grande majorité catholique, dans une région qu'ils considèrent comme leur terre ancestrale. Cette insurrection a fait 150.000 morts. Le principal groupe rebelle, le Front Moro islamique de libération (Milf), avait signé en 2014 un accord de paix avec le gouvernement prévoyant d'octroyer l'autonomie à la minorité musulmane dans certaines parties de la grande île de Mindanao et des îles de l'extrême sud-ouest.

Lundi, 2,8 millions d'habitants étaient appelés à valider ou non la création de la Région autonome Bangsamoro. Celle-ci remplacerait la région autonome actuelle qui avait vu le jour à la faveur d'un accord signé en 1996. En raison de problèmes administratifs, les électeurs d'une poignée d'autres localités voteront eux le 6 février. La nouvelle région autonome est censée être plus grande et avoir davantage de pouvoirs. Les électeurs semblaient s'être déplacés en nombre lundi et les observateurs s'attendent à ce qu'ils votent en sa faveur.

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"J'en ai assez des violences, mon père en a été la victime", confie à l'AFP Jembrah Abas, 22 ans, en expliquant que son père, militant pacifiste, a été assassiné il y a 20 ans. Environ 20.000 policiers et militaires ont été déployés, de crainte que des groupes rebelles rivaux ne cherchent à perturber le déroulement du scrutin. De fait, une grenade a été lancée avant l'ouverture du scrutin dans un bureau de vote de Cotabato City mais n'a pas explosé. "J'ai eu peur, j'ai eu envie de renoncer", a raconté en larmes Leticia Mangharal, qui se trouvait à quelques mètres de l'engin. "Mais cela ne m'arrêtera pas".

Le processus de paix, qui a débuté dans les années 1990, n'inclut pas les organisations islamistes -dont celles qui ont prêté allégeance au groupe Etat islamique- encore très actives dans le sud des Philippines. Le gouvernement comme le Milf espèrent qu'une nouvelle région autonome et stable pourra attirer les investissements dans une zone dont la pauvreté a fait le lit du radicalisme. La Loi organique Bangsamoro, qui définit les contours de la nouvelle région, prévoit qu'elle reçoive sur les dix prochaines années 950 millions de dollars (834 millions d'euros) de fonds de développement, ainsi qu'une partie des impôts collectés dans la zone.

Le gouvernement central conservera les pouvoirs de police dans cette zone incluant aussi les îles de Jolo ou Basilan. Mais les autorités locales seront davantage impliquées dans les questions de sécurité. Le président philippin, Rodrigo Duterte, qui est originaire de Davao, la grande ville de Mindanao qui n'est pas dans les frontières de la région autonome, est de longue date partisan de la création de cette entité.

La Loi organique prévoit aussi la démobilisation d'un tiers des combattants du Milf, qui seraient au nombre de 30.000. La nouvelle région inclurait aussi la ville de Marawi, dont des quartiers entiers avaient été pris et tenus pendant cinq mois en 2017 par des djihadistes se réclamant de l'EI. Certains experts pensent que la création d'une région dans le sud jouissant d'un certain degré d'autonomie est une des tentatives les plus convaincantes de ramener de la stabilité dans cette zone.

Cependant, la corruption est un des fléaux de l'archipel, et la réussite sur le long terme du projet dépendra notamment du bon versement des aides promises. "A court terme, beaucoup de groupes et d'hommes politiques pourraient perdre avec la création de cette région", avertit Gregory Wyatt, de PSA Philippines Consultancy. "Il y a donc un vrai risque en termes de sécurité à court terme".

"Ce n'est pas la fin du combat", a déclaré pour sa part à la presse le dirigeant du Milf Murad Ebrahim, prédisant la victoire. La transition "est une nouvelle phase de notre combat qui sera plus difficile, peut-être car nous sommes notre propre ennemi".