C’était le mercredi 17 avril, à 16h32. Pierre Piccinin da Prata a utilisé pour la dernière fois son compte Skype pour joindre, par un message écrit, son contact syrien en Turquie. Il lui a indiqué que tout allait bien, qu’il se trouvait alors dans la ville de Yabrud, au nord de Damas, non loin de la frontière libanaise et qu’il attendait une voiture du Nord pour venir le chercher et le ramener en Turquie. Yabrud est tenue par le front Al-Nosra et d’autres groupes islamistes.

L’enseignant belge, dont c’était le huitième voyage en Syrie, n’a plus donné signe de vie par la suite. Et ses proches ont commencé à s’inquiéter très sérieusement. Ils ont averti le journal "Le Soir" qui a décidé, mercredi, de rendre publique la possible disparition de ce Belge de 40 ans qui s’est pris de passion pour le "Printemps arabe".

"Pierre était censé rentrer le 10 avril, et le 11, il devait donner une conférence" , nous explique son ami Thibaut Werpin. Ensuite, à la rentrée des vacances pascales, il devait reprendre ses cours à l’Athénée Jean Rostand de Philippeville. Ce que ne comprend pas son ami, c’est que Pierre Piccinin n’a pas profité de son contact Skype pour lui adresser un message ainsi qu’à ses parents.

Passés par Homs

Le 17 avril, était-ce bien Piccinin, ou quelqu’un qui a usurpé son identité ? Etait-il pressé par le temps ? Limité par des consignes de sécurité ? Y a-t-il eu une coupure de courant ?

A ce stade, tout est possible. Mais ce ne serait pas la première fois qu’un homme sur le terrain d’une guerre se trouve dans l’incapacité de rassurer ses proches.

Le dernier message en direct reçu de Pierre Piccinin est un SMS. Il date du 8 avril, jour où le Belge, accompagné d’un journaliste européen, est entré en Syrie. La rédaction de ce journaliste ne souhaite pas qu’on l’identifie. Mais de lui également, il n’y a plus de nouvelles.

Néanmoins, les espoirs restent permis car pour des raisons de sécurité, les journalistes qui entrent en Syrie dans le sillage des rebelles éteignent leur GSM pour éviter tout repérage. On sait que les deux hommes sont allés à Homs, où selon Pierre Piccinin devait se produire "une bataille décisive" . L’enseignant belge, qui préfère se définir comme politologue et historien, nous disait de ce voyage qu’il était "probablement le plus extrême et le plus dangereux" de ceux qu’ils avaient entrepris.

Les ambassades belges à Amman et à Ankara ont été averties, de même que des organisations internationales et les pays limitrophes de la Syrie. Mais le pouvoir d’action de la diplomatie belge est limité par le fait que l’ambassade belge à Damas a été fermée. "On pense qu’il est préférable pour lui que nous ne communiquions pas sur lui" , précise Michel Malherbe, porte-parole des Affaires étrangères.

La conversion de 2012

Critiqué par les milieux académiques pour ses approximations, plutôt reporter qu’analyste, sans être journaliste, Piccinin a acquis ses connaissances en allant sur le terrain, à ses frais, en Egypte, en Libye et en Syrie. Dans un premier temps, il a pris une position empathique avec le régime de Bachar al-Assad. Cela lui a valu beaucoup d’inimitiés et des remarques acerbes de Jonathan Littell qu’il a croisé à Homs et qui l’a qualifié de "crétin de Gembloux".

Mais un voyage fin 2011 à Homs, où il a rencontré l’actrice alaouite Fadwa Suleiman dans les rangs des rebelles, puis surtout un voyage en mai 2012 au cours duquel il a été frappé et électrocuté par "des sbires du régime" à Homs, l’ont convaincu qu’il devait se rallier à la cause de l’opposition syrienne.

Cette conversion à 180 degrés n’échappera pas au journal "Le Monde" qui verra en lui, dans un article en juin 2012, "un aventurier sans fantaisie, un chercheur sans qualification. Bref, un touriste de la guerre" . Piccinin adressera au "Monde" un droit de réponse.

En janvier 2013, il a publié chez L’Harmattan "La bataille d’Alep", ses chroniques de la révolution syrienne.

En épigraphe du livre, l’auteur, d’origine italienne et catholique, avait opté pour un proverbe arabe qui en dit long sur sa démarche : "Les montagnes ne vont pas les unes vers les autres; mais les hommes ont été créés pour se rencontrer."