La mine déconfite et le regard sombre, Zvonko Šegvic, le chef du syndicat des chantiers navals de Split, sait que la bataille est perdue. L’ouvrier se masse un instant le front, et avale d’un trait le café qui refroidit dans sa tasse. 

La situation de la construction navale est mauvaise en Croatie, comme dans le reste du monde. Mais ce qui est permis partout ailleurs, à savoir que l’Etat apporte une aide financière aux chantiers, est ici interdit au nom de l’Union européenne", explique-t-il dans un souffle. Pour conclure le chapitre VIII des négociations d’adhésion (Politiques de la concurrence), et rejoindre l’Union ce 1er juillet, l’Etat croate a dû couper toutes ses subventions publiques à la construction navale. Dans le même temps, la France continue de soutenir le secteur, et les chantiers de Monfalcone, dans la baie de Trieste, demeurent contrôlés à 100 % par l’Etat italien. " Pourquoi est-ce que l’UE veut limiter notre production ? Pour ne pas faire de concurrence aux Italiens ? Nous avons signé des centaines de textes durant les négociations d’adhésion, avec pour seul résultat de mettre des gens à la rue ", s’emporte Duje, ingénieur à Brodosplit depuis 35 ans. 

Tous privatisés 

Comme les quatre autres chantiers du pays (Pula, Kraljevica, Rijeka, Trogir), les grues et les docks de Split ont donc été bradés il y a quelques mois pour la somme symbolique de 3,7 millions de kuna (environ 500 000 euros). Le repreneur, la société croate DIV, a annoncé un plan de restructuration spectaculaire : les 3 000 employés du chantier vont être licenciés dans les prochaines semaines, avant que 1 500 d’entre eux ne soient réembauchés. Un système qui permettra de " mieux choisir nos futurs cadres et collaborateurs", précise la direction, et accessoirement de faire le ménage parmi les syndicalistes et les fortes têtes. 

"Pour moi, la messe est dite, des gros bras m’empêchent déjà de passer la porte des chantiers, explique Zvonko Šegvic, alors oui, je suis eurosceptique. Depuis 20 ans, notre économie a été dévastée, nous n’avons que des services à proposer à la riche Europe. Sur les 176 industries de la région de Split, plus aucune ne fonctionne, il n’y a plus aucune production. La seule chose qui marche, c’est le tourisme, mais ce n’est pas suffisant pour faire vivre tout un pays." 

Dans le grand port de Split, dont le dynamisme faisait autrefois la fierté de la Yougoslavie communiste, 50 000 des 300 000 habitants sont au chômage et l’intégration du pays à l’Union européenne ne soulève que peu d’enthousiasme. Lors du référendum sur l’adhésion du 22 janvier 2012, le "oui" l’a emporté avec 66 % des suffrages exprimés, mais la participation n’a été que de 43 % des inscrits, seuls 25 % des électeurs croates se sont donc prononcés en faveur de l’intégration européenne. Plus révélateur encore, le "non" n’a pas dominé là où on l’attendait, à savoir dans les régions conservatrices et nationalistes de l’arrière-pays dalmate, mais dans les îles (notamment à Hvar, Vis ou Mljet) et les centres historiques des villes du littoral, c’est-à-dire dans les communes qui sont le plus liées au reste du monde, par le biais du tourisme, de la navigation ou de l’émigration. 

Dans un pays où le chômage touche déjà 22 % de la population active et un tiers des jeunes, où le salaire moyen n’est que de 800 euros par mois, le salaire minimum de 390 euros et la retraite moyenne de 286 euros, beaucoup craignent sur la côte que l’intégration européenne ne fasse qu’amplifier la désindustrialisation massive et les privatisations en série qui touchent le pays depuis l’indépendance, en 1991. Car depuis 20 ans, les investissements étrangers se concentrent dans les secteurs apportant une rentabilité immédiate (banques, assurances, téléphonie mobile), qui permet de dégager du cash-flow et non d’engager l’économie locale dans une dynamique de croissance. 

De plus, en conséquence de son adhésion à l’UE, le pays va devoir quitter l’Accord de libre-échange d’Europe centrale (CEFTA) qui réunit les Etats des Balkans ainsi que la Moldavie. Les produits croates vont donc perdre de leur compétitivité sur les marchés régionaux où ils sont traditionnellement bien implantés (en particulier en Bosnie-Herzégovine, au Montenegro, en Serbie), sans espoir sérieux, en contrepartie, de pouvoir percer sur ceux de l’UE. Certaines entreprises croates envisageraient même de se délocaliser en Bosnie ou en Serbie pour demeurer au sein de la zone CEFTA. "Nous ne pouvons pas avoir le beurre et l’argent du beurre, tempère Ivo Josipovi, le Président croate, l’Union européenne constitue une réponse à la mondialisation de l’économie. Il serait illusoire de penser que la Croatie puisse réussir dans cette compétition mondiale sans être intégrée au sein du marché européen. L’intégration européenne est le gage de notre future prospérité. En négociant avec l’Union et nos voisins, nous allons essayer d’adoucir les conséquences de notre retrait du CEFTA, pour nous et pour nos partenaires. A terme, l’adhésion de la Croatie permettra de rapprocher de l’Union nos voisins d’Europe du Sud-Est et d’alléger les barrières douanières." 

Espoirs à Trogir 

A quelques kilomètres au nord de Split, dans le petit port vénitien de Trogir, envahi par les touristes dès les premiers beaux jours du printemps, on veut croire que l’entrée du pays dans l’Union ne pas sceller l’histoire des chantiers navals croates. L’investisseur qui a repris le site, le groupe Kermas Energija de Danko Koncar, a promis d’investir 270 millions d’euros sur cinq ans pour moderniser les équipements et transformer une partie des quais en marina. " Nous allons continuer à construire des vraquiers et des chimiquiers. Nous avons déjà deux navires de commandés. Mais nous allons aussi développer un bassin de carénage pour les bateaux de plaisance qui naviguent en Adriatique", s’enthousiasme le syndicaliste Slavko Bilota, " 900 des 1 100 emplois du chantier devraient être conservés". Une chance que n’auront pas les ouvriers de Kraljevica. Faute de repreneur, le chantier a définitivement fermé ses portes, laissant plus de mille salariés sur le carreau.