S’il y a un point qui semblait mettre tout le monde d’accord ce jeudi, c’est que les mesures envisagées par les chefs d’Etat et de gouvernement européens pour répondre à la crise migratoire en Méditerranée ne constituent pas, quoi qu’il advienne, une solution à long terme. "Cela ne permettra pas de stabiliser durablement la situation", commente sobrement un diplomate.

Le deuxième constat qui ne soulève guère de débats est que les décisions arrêtées en urgence ce jeudi ont certes pour vocation de stopper, ou du moins freiner, l’hécatombe au large des côtes italiennes, mais surtout d’empêcher ces flux de migrants de rejoindre le territoire européen. Selon les estimations de Frontex, l’agence chargée de coordonner la protection des frontières extérieures de l’Union, entre 500 000 et 1 million de personnes pourraient tenter l’aventure dans les mois à venir.

Réalisme et égoïsmes nationaux

Sur le plan politique, les dix points du plan d’action adoptés lundi par les ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur et déposés, sur la table des "patrons" n’en restent pas moins un progrès, aussi ténu soit-il. Jusqu’ici en effet, les Vingt-huit avaient fait preuve d’un autisme total dans ce dossier et de fortes divergences de vues existent entre les capitales sur les réponses à y apporter."Le plus difficile pour les gouvernements sera de montrer une réelle solidarité", a résumé le président du Conseil européen, Donald Tusk, peu avant le début de la réunion et la minute de silence de circonstance. Un pressentiment que les déclarations de certains de ses collègues ont rapidement confirmé.

Ainsi le Britannique, David Cameron s’est-il engagé à ce que le Royaume-Uni mette à disposition des opérations de surveillance et - au besoin de sauvetage - en Méditerranée, trois navires militaires et deux hélicoptères patrouilleurs. Parmi ceux-ci, l’un des plus grands navires de guerre du pays, s’est-il félicité. Mais d’avertir dans la foulée que ce geste impliquait "que les gens que nous repêcherons ou avec lesquels nous aurons affaire seront emmenés vers le pays sûr le plus proche, le plus probablement l’Italie, et qu’ils ne pourront demander immédiatement l’asile au Royaume-Uni".

Dans un style plus café-théâtre, le Premier ministre karatéka bulgare, Boïko Borissov, a de son côté affirmé que la situation de son pays, qui voit de nombreux migrants syriens tenter de pénétrer sur son territoire via la frontière turque, était encore plus difficile que celle de l’Italie. "S’ils se plaignent, je me plaindrai aussi", a-t-il dit, laissant entendre, selon le correspondant du site Euractiv, qu’un blocage des voies de passage en Méditerranée risquait d’accentuer la pression sur la Bulgarie. "Il existe de très fortes réticences au Royaume-Uni et dans les pays d’Europe centrale à participer aux projets demandant un renforcement de la solidarité interne", confirme notre diplomate.

Les Britanniques ne seront cependant pas les seuls à étoffer les moyens matériels dévolus à l’opération Triton, conduite par l’agence Frontex. Plusieurs autres pays parmi lesquels la France, l’Irlande, mais aussi la Belgique feront de même. Le Premier ministre Charles Michel a ainsi confirmé que notre pays mettrait un navire militaire (le Godetia, un navire de commandement et d’appui) et des moyens humains à disposition du dispositif et qu’il examinerait les autres demandes qui seraient formulées.

Aucun compromis sur l’accueil des Syriens

Les Vingt-huit ont également rallié la proposition du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, de tripler le budget dévolu à Triton. Celui-ci sera dès lors porté à 9 millions d’euros mensuels pour la période 2015-2016. Ce n’est pas encore le Pérou, mais cela permet au moins de s’aligner sur les moyens que le gouvernement italien a déboursés, seul, pendant une année pour financer son opération de recherche et de sauvetage "Mare Nostrum".

Dans un registre nettement plus offensif, les Etats membres ont également chargé la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, d’examiner en détail les possibilités d’intercepter et de détruire, dans le respect du droit international, les bateaux utilisés par les trafiquants de migrants.

Aucun compromis n’a par contre été trouvé sur l’accueil par les Etats membres de quelques milliers de Syriens ayant déjà obtenu le statut de réfugié. Toujours à l’étude, ce scénario, s’il voit le jour, ne se fera que sur une base volontaire, a regretté Charles Michel, soulignant avoir plaidé pour qu’au moins 10 000 personnes bénéficient de cette politique de réinstallation. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés place pour sa part cette barre à au moins 50 000 personnes.

Les dirigeants européens souhaitent également prévenir la lutte contre les flux de migrants depuis les pays d’origine et de transit. Un sommet UE-Afrique avec les principaux pays concernés (Egypte, Tunisie, Mali…) sera organisé à Malte dans les prochains mois à cette fin.

De son côté, la Commission européenne présentera de nouvelles propositions, parmi lesquelles des pistes visant à organiser des voies de migration légale. Rendez-vous le 13 mai.


Le Parlement européen remonté contre les Vingt-huit

L’exercice n’est pas si courant, à la veille du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, les trois principaux groupes politiques du Parlement européen (les conservateurs du PPE, les sociaux-démocrates et les libéraux) ont publié un communiqué commun dans lequel ils ont appelé les Vingt-huit à enfin apporter une réponse réellement européenne au dossier migratoire. Visiblement insatisfaits des propositions sur la table, ils ont notamment appelé à la mise en œuvre de la directive sur la protection temporaire - jamais activée jusqu’ici - qui obligerait les Etats membres à gérer solidairement cet afflux massif de personnes déplacées. De leur côté, les Verts ont accusé les dirigeants européens de vouloir "sauver la face au lieu de sauver des vies" .Très remonté, le chef de file des libéraux et démocrates, Guy Verhofstadt, a qualifié jeudi le plan d’action envisagé de "scandaleux" et "dérisoire" , tout en formulant une série de propositions pour remettre à plat la politique d’immigration de l’UE, en ouvrant des voies d’accès légales aux migrants, y compris ceux motivés par des raisons économiques. Et d’avertir : si le Conseil européen ne revoit pas ses ambitions à la hausse, "il y aura un clash sérieux avec le Parlement européen la semaine prochaine lors de la plénière à Strasbourg".


"La protection passe avant le contrôle des frontières"

Inciter au respect de l’humain, tel était l’objectif d’une silencieuse et symbolique marche funèbre organisée ce jeudi matin à Bruxelles. Répondant à l’appel d’Amnesty International, du Ciré ou, entre autres, de la Ligue des droits de l’homme, un millier de personnes ont tenu à rappeler aux autorités européennes que les défis étaient humanitaires et non pas simplement économiques ou sécuritaires. Une lettre a été envoyée par ces associations au Premier ministre Charles Michel en marge de cette manifestation silencieuse. Aurez-vous "le courage de mettre en œuvre les principes d’humanité et de solidarité constituant le socle des valeurs de l’Union européenne, ou [entérinerez-vous] les propositions de la Commission européenne reposant sur une série de mesures qui n’auront aucun impact sur les tragédies qui se jouent à nos frontières, voire qui les aggraveront ?", ont interpellé les signataires en évoquant les dix propositions débattues ce jeudi.

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