Elles sont à la recherche d’une utopie. Elles veulent vivre dans ce califat qui leur promet de vivre sans entraves leur religion. Elles cherchent aussi la proximité de leurs sœurs. Elles ne se battent pas avec des kalachnikovs - une affaire d’hommes. Leur combat est ailleurs : elles procréent pour la cause. Telle est l’analyse de la Britannique Melanie Smith, qui scrute depuis des mois les réseaux sociaux et consulte régulièrement les chats et tweets d’environ 180 femmes, venues des pays occidentaux, qui ont rejoint Daech. Dix-huit viennent de Belgique.

La "famille" Daech

"Avant la création du califat, de nombreuses femmes partaient en Syrie avec leur mari. Depuis qu’il a été établi en juillet 2014, nous voyons un grand nombre de femmes qui y vont seules", raconte l’experte, membre d’une organisation privée, l’Institut de dialogue stratégique de Londres. Ces candidates au djihad sont souvent attirées en Syrie ou en Irak par d’autres femmes, des amies, des membres de la famille. Elles entrent rapidement dans la "famille" Daech (l’acronyme arabe du groupe de l’Etat islamique, ou EI) à travers un processus bien encadré. "Leurs passeports et moyens de communication sont confisqués. Elles ne sont pas autorisées à parler à quiconque. Elles suivent d’emblée une formation de base sur la charia, l’arabe, comment se comporter en public et même des cours d’autodéfense", ajoute Melanie Smith.

L’âge des femmes suivies par l’organisation britannique varie de 14 à 46 ans. La plus jeune est une Australienne que ses parents ont emmenée avec eux. Le passage des adolescentes vers la zone contrôlée par l’EI a beaucoup ému le Royaume-Uni. Un cas emblématique fut, en 2014, celui de sœurs jumelles de Manchester, Salma et Zahra Halane, 17 ans. Elèves brillantes à l’école, celles-ci avaient rejoint leur frère aîné en Syrie. Elles ont été mariées deux fois sur place, après le décès du premier conjoint. Leur frêre aurait récemment quitté la Syrie pour vivre au Danemark, selon la BBC. "C’est plutôt horrible de voir que vous pouvez avoir 17 ans et avoir été mariée deux fois", relève la chercheuse britannique, récemment invitée à parler à la Fondation Roi Baudouin. "En général, les filles sont mariées dans les deux à trois semaines de leur arrivée. Si leur mari décède sur la ligne de front, elles ne peuvent se remarier qu’après trois mois. C’est le délai de viduité, l’Idda. Cela permet aux femmes de faire le deuil et de vérifier si elles ne sont pas enceintes", dit-elle.

La Belgique aussi a connu plusieurs cas de départs de très jeunes femmes. Leurs mères sont désemparées et ne comprennent pas pourquoi leurs filles ont rompu les ponts. A la mi-octobre, le parquet fédéral confirmait que deux veuves de membres de Shariah4Belgium étaient reparties en Syrie après un séjour en Belgique pour accoucher. Tatiana Wielandt, 22 ans, et sa belle-sœur Bouchra Abouallal y sont retournées avec leurs quatre enfants.

Une société utopique

Selon l’Institut de dialogue stratégique de Londres, une des raisons qui expliquent l’attirance de certaines femmes pour le califat est l’utopie que celui-ci distille dans sa propagande : vivre dans une société islamique pure, faire des enfants, soutenir les combattants.

Certaines candidates au djihad évoquent des raisons politiques - le manque de soutien des Occidentaux à la révolte contre le dictateur Bachar al-Assad par exemple ou l’interdiction du niqab en France et en Belgique - mais la plupart soulignent d’abord le besoin de soutenir un Etat naissant.

La société idéale qui les attire, et qui participe plus d’une volonté de prendre le pouvoir par la violence que de suivre les préceptes de l’islam, comble leurs sentiments de frustration et de persécution. "Ils se réfèrent à un discours de la gauche radicale pour servir un projet de droite ultra-conservateur. Ils croient en une utopie de l’Etat islamique qui sauve le monde des méfaits du capitalisme", analyse un autre chercheur de l’Institut, Rashad Ali.

L’apocalypse selon Daech

D’autres notent aussi la dimension apocalyptique et sectaire du discours de Daech. C’est le cas de Will McCants, auteur de l’ouvrage "The ISIS Apocalypse". Ce directeur de la Brookings Institution sur les relations américaines avec le monde islamique souligne que, dès la création de Daech en 2006, le groupe avait la conviction que l’arrivée du sauveur musulman, le Mahdi, était imminente, et qu’il était nécessaire de créer un Etat islamique afin de l’aider à combattre les infidèles.

Daech croit que la bataille finale contre les "forces du mal" aura lieu à Dabiq, au nord d’Alep, un lieu qu’il s’est empressé d’occuper. En s’inspirant librement d’un hadith, le réseau terroriste croit aussi que Dabiq ou la localité d’al-Amaq, dans la province turque de Hatay, sera le lieu où se livrera la "bataille finale" contre les "chrétiens envahisseurs".

Il y a des résistantes

Ces filles et femmes séduites par Daech semblent irrémédiablement dévouées à la cause ou, simplement, dans l’impossibilité de pouvoir en sortir. Sur les 80 Britanniques parties en Irak ou en Syrie, seules quatre sont revenues à la maison. L’essentiel est donc de veiller à ce qu’elles ne partent pas et les convaincre que le pire les attend là-bas. Des affaires judiciaires récentes en Belgique ont montré que des femmes pouvaient aussi résister aux sirènes de Daech et être, au contraire, la force qui avait empêché leur mari de partir vers la Syrie.