Les autorités allemandes semblent disposées à auditionner Edward Snowden à Moscou sur les agissements de la NSA américaine - mais pas en Allemagne. Le ministre CSU de l’intérieur Hans-Peter Friedrich préconise en tout cas de l’entendre à son lieu d’asile. " Si M. Snowden est prêt à parler aux autorités allemandes, nous trouverons des possibilités pour le faire", a-t-il dit ce week-end.

Le sujet est très délicat. Le député vert Hans-Christian Ströbele, qui a fait sensation en rencontrant Snowden à Moscou, le parti Die Linke (La Gauche), divers syndicalistes et intellectuels exigent que l’ancien consultant américain de la NSA reçoive l’asile politique en Allemagne pour pouvoir y témoigner. Mais ni la chancelière Merkel ni les dirigeants sociaux-démocrates, qui négocient actuellement un contrat de coalition, ne veulent apparemment risquer un conflit majeur avec Washington.

L’écoute de son téléphone portable par le NSA a fortement irrité la chancelière, mais la sobre physicienne s’est abstenue de commenter publiquement l’affaire. Son porte-parole relève qu’une audition de Snowden n’est pas du domaine du gouvernement fédéral, mais des autorités judiciaires ou d’une commission d’enquête parlementaire.

Or, le nouveau Bundestag, qui s’est constitué le 22 octobre, ne prendra sans doute pas de décision sur l’institution d’une commission d’enquête avant la présentation du nouveau gouvernement à la mi-décembre. Le camp CDU-CSU n’a pas encore dit s’il veut une commission d’enquête. Et les sociaux-démocrates sont également prudents. Les verts et Die Linke, qui sont tout à fait pour, ont si peu de députés qu’ils n’atteignent pas le quorum pour la création d’une commission d’enquête.

Frank-Walter Steinmeier, ancien ministre de la chancellerie et chef des services secrets sous Gerhard Schröder, hésite : la possible implication des deux services secrets allemands dans le scandale pourrait l’éclabousser. De plus, il redoute que le conflit avec Barack Obama sur les écoutes ne prenne les dimensions de la grande crise germano-américaine après le refus de Schröder d’appuyer les Américains dans la guerre en Irak en 2003.

S’il venait en Allemagne, il y aurait un bel imbroglio politico-juridique. Le ministère de l’Intérieur pourrait lui donner une autorisation de séjour, mais il pourrait être immédiatement arrêté à cause d’une demande d’extradition des Etats-Unis. Certes, pour des raisons d’État, un tribunal supérieur, guidé par le ministère de la justice, pourrait refuser la demande d’extradition américaine. C’est théoriquement possible, mais de l’avis des observateurs, jamais la chancelière ne défiera les Etats-Unis de cette manière.

"S’il y a une volonté politique d’affronter le trône présidentiel (NdlR : américain), alors c’est possible", a rétorqué le député Ströbele. Âgé de 74 ans, Ströbele avait défendu des terroristes de la Fraction Armée Rouge pendant les années 70-80 et provisoirement exclu de la Chambre des avocats pour avoir fait parvenir des messages clandestins aux détenus.

Vers un accord "No spy"

La semaine dernière, lors de leur entretien à la Maison Blanche avec Susan Rice, la conseillère d’Obama pour les questions de sécurité, deux émissaires de la chancelière ont obtenu que les Etats-Unis renoncent à toute forme d’espionnage industriel. Selon le "Spiegel" un accord " no spy " (non espionnage) bilatéral pourrait être signé début 2014. Dans un entretien avec l’eurodéputé Elmar Brok, le chef de la NSA Keith Alexander a reconnu que ses services avaient écouté le portable d’Angela Merkel, mais "Not anymore" (Plus maintenant).

Malgré le tapage politico-médiatique autour de la NSA, l’affaire semble peu émouvoir les Allemands : selon un sondage, 76 % ne redoutent pas de dommages personnels liés aux activités des services secrets et 44 % pensent que la discussion est exagérée.