Le vol de bébés des disparus pendant la dictature argentine (1976-1983) est jugé pour la première fois à partir de ce lundi à Buenos Aires en tant que "plan systématique", un crime inouï ayant eu pour résultat d'ôter leur identité à quelque 500 enfants.

Deux anciens dictateurs, Jorge Videla et Reynaldo Bignone, seront sur les bancs des accusés aux côtés de six autres militaires: le général Santiago Omar Riveros, l'amiral Rubén Oscar Franco, le vice-amiral Antonio Vanek, les officiers Jorge Luis Magnacco et Juan Antonio Azic et le capitaine Jorge "Tigre" Acosta.

Acosta était le chef d'Alfredo Astiz, "l'Ange Blond de la Mort", un autre officier de marine jugé en ce moment pour l'enlèvement et le meurtre de deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet.

Quelque 80 témoignages permettront de comprendre comment les bébés étaient volés dans des maternités clandestines dans le cadre d'un plan systématique conçu en haut lieu.

Ces maternités fonctionnaient au coeur des centres de torture: à l'Ecole de Mécanique de la Marine (ESMA), le plus emblématique, mais aussi dans plusieurs autres comme le "Vesubio" ou l'"Olimpo".

Les femmes étaient maintenues en vie tant qu'elles étaient enceintes. Mais elles étaient le plus souvent tuées dès qu'elles accouchaient, jetées vivantes à la mer depuis des avions militaires.

Le bébé était remis à un militaire ou à un proche d'un militaire.

Parmi les bébés volés qui ont pu retrouver leur identité, plusieurs se sont engagés dans la politique et la défense des droits de l'Homme. Comme Victoria Donda, 34 ans, qui a publié l'année dernière son livre : "Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine".

Son cas résume toute l'horreur et la complexité des cas des bébés volés. Elle est fille de "Cori" (Hilda Pérez) et "Cabo" (José Donda) deux guérilleros torturés à l'ESMA, puis disparus.

Mais Victoria appelle aussi "papa" Juan Antonio Azic, l'un des sept accusés jugés à partir de lundi, qui l'a élevée.

Elle ne peut, en revanche, comprendre son oncle, Adolfo Donda, également ancien officier de marine, accusé d'avoir fait enlever et tuer son propre frère et sa belle-soeur.

Adolfo Donda s'est lui-même approprié la soeur aînée de Victoria, Daniela. Les huit militaires sont accusés d'être responsables de 34 cas d'enlèvement et changement d'identité de mineurs de dix ans.

Jorge Rafael Videla, l'homme qui a dirigé le coup d'Etat en 1976, avait été condamné à la réclusion à perpétuité lors du procès de la junte en 1985, avant d'être amnistié cinq ans plus tard par l'ancien président Carlos Menem. Les lois d'amnistie ont été annulées en 2003 et quatre ans plus tard, un tribunal a annulé cette grâce.

Bignone, lui, avait été désigné président après la guerre des Malouines perdue en 1982 par le régime militaire contre la Grande-Bretagne. Il avait remis le pouvoir en 1983 au président social-démocrate Raul Alfonsin, lors du retour de la démocratie.

Quelque 500 bébés ont été volés au total, la plupart à l'ESMA. Seuls 102 ont à ce jour retrouvé leur identité grâce aux recherches effectuées sans relâche par les Grands Mères de la Place de Mai.

Quelque 5.000 personnes ont été détenues et torturées à l'ESMA, dont à peine une centaine a survécu. En tout, environ 30.000 personnes ont été tuées pendant la dictature argentine, selon les organisations des droits de l'Homme.