CORRESPONDANT À ROME

L'Italie, somnolente en cet été torride, s'attendait au sempiternel «correctif budgétaire» pour redresser les finances publiques désastreuses, un tour de vis principalement fait d'augmentations de l'impôt indirect. Au contraire, après deux semaines de travail en grand secret, les ministres de Romano Prodi ont accouché d'un train de mesures qui tiennent du sensationnel et provoquent de vives réactions chez les indépendants visés en tout premier lieu. Les chauffeurs de taxi, qui voient leurs privilèges s'évaporer, sont sur le pied de guerre et occupent les centres des grandes villes.

Le Premier ministre Romano Prodi sait ne pas être en position d'imposer de nouveaux sacrifices aux Italiens. Il craint par-dessus tout l'affrontement avec les syndicats. Il a donc opté pour la lutte contre la fraude fiscale et la libéralisation des secteurs protégés de l'économie dans le but d'introduire le concept de concurrence chez les indépendants, jaloux de leurs prérogatives et fonctionnant en régime de monopole. Leurs corporations fermées sont en grande partie responsables de l'augmentation vertigineuse du coût des services depuis l'introduction de l'euro.

Démarche révolutionnaire

Aucun gouvernement n'avait jusqu'à présent osé affronter le problème. En ce sens, le décret de Romano Prodi, dénommé «Citoyen consommateur», a quelque chose de révolutionnaire. Désormais, les honoraires des professions libérales seront négociables et liés au résultat des prestations. Les agents d'assurance pourront gérer les polices de plusieurs compagnies. Les médicaments non sujets à prescription seront en vente libre dans les grandes surfaces. Les boulangeries pourront se multiplier sans aucune restriction, tout comme les négoces. L'action légale collective des consommateurs est reconnue. Le passage de propriété des véhicules ne se fera plus devant notaire. Les banques ne pourront plus modifier unilatéralement les conditions contractuelles des dépôts. Enfin, la concurrence s'installe dans le secteur des transports locaux et les communes pourront multiplier à discrétion les licences d'exploitation des taxis.

Le choc est violent. De nombreuses rentes de situation sont destinées à disparaître. Si le syndicat des patrons, la gauche au pouvoir et les associations de consommateurs applaudissent, les pharmaciens s'insurgent, les boulangers protestent du manque de concertation et les chauffeurs de taxi, furieux, promettent la guerre et bloquent sauvagement les grandes cités ainsi que les aéroports. Mardi, Rome, Turin et Milan étaient paralysées. Les autorités n'excluent pas le recours à la réquisition et à des poursuites légales pour interruption de service public.

Le cas des 40 000 chauffeurs italiens est typique de la situation que Romano Prodi entend débloquer. Leur puissante corporation a toujours limité le nombre de licences d'exploitation, qui font l'objet d'un important trafic, réussissant aussi à imposer les plus hauts tarifs en Europe. La libéralisation voulue par Romano Prodi fait sauter le verrou dans le but de faire baisser les coûts pour les utilisateurs. Elle est évidemment bien accueillie et la protestation radicale des intéressés se heurte à la condamnation de l'opinion publique.

© La Libre Belgique 2006