Derrière les frasques de Dodo-la-Saumure, qui font parfois sourire ou hausser les épaules, "il y a des jeunes femmes violées et droguées". Ainsi s’exprime Yves Charpenel, premier avocat général à la Cour de cassation de Paris, pour montrer que ce dossier qualifié de libertinage recouvre une réalité plus crue : la prostitution forcée.

Invité à Bruxelles dans le cadre de la Journée européenne contre la traite des êtres humains par la Fondation d’utilité publique Samilia, active dans la lutte contre ce phénomène, le magistrat français a vigoureusement plaidé pour la tolérance zéro face aux trafiquants actifs dans l’exploitation sexuelle.

"Les procureurs n’ont pas de vocation à gérer la morale publique ou privée", précise-t-il d’emblée. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la proportion de ce qu’on appelle la prostitution "consentie" ou "tranquille", qui est le fait de femmes (le plus souvent) françaises travaillant pour leur propre compte, se résume à la portion congrue. Et la prostitution forcée, largement dominante, "c’est à la fois un marché et un crime".

Pour être intervenu dans des centaines de dossiers de proxénétisme aggravé, Yves Charpenel confirme que ce type de traite s’accroît, se complexifie et se fluidifie. C’est un monde de vulnérabilité où les victimes sont d’abord des femmes, étrangères, en situation irrégulière, très jeunes Dans le rapport français établi en 2011 sur le phénomène, il apparaissait que sur les 98 % de prostituées (contre 2 % d’hommes), 48 % étaient mineures !

Autre caractéristique : la violence. "C’est un univers où on vend après un circuit de dressage" pour rendre les victimes capables de supporter des sévices particuliers, décrit le magistrat. Et d’évoquer un dossier impliquant plusieurs dizaines de jeunes Roumaines tatouées par le chef local du réseau. Pour convaincre les plus récalcitrantes, il n’a pas hésité à en étouffer trois avec un sac en plastique sur la tête "On n’est pas dans Walt Disney."

La prostitution forcée n’a de sens que parce qu’elle peut générer des profits considérables, insiste M. Charpenel. Qu’on en juge : "Le rapport moyen d’une prostituée sur les boulevards périphériques à Paris tourne autour de 150 000 € nets d’impôts par an !" Peu de "produits" peuvent se vanter d’être aussi rentables. "Cette prévalence de l’argent est de plus en plus frappante."

Il ne faut donc pas se tromper de débat, entre débauche et profit : la prostitution forcée, c’est, évidemment, d’abord une affaire d’argent. Où le point de vue des victimes, grandes absentes des prétoires, est largement sous-estimé, poursuit Yves Charpenel. Le haut magistrat français préside depuis 2010 la Fondation Scelles, qui combat l’exploitation sexuelle. "La pauvreté est le terreau sur lequel la traite des êtres humains se développe. Et ce n’est pas un hasard si les victimes sont issues, de gré ou de force, des pays les plus pauvres de la planète."

Les exemples, terribles, sont légion. Comme ce bébé haïtien vendu 15 € à n’importe quel touriste sexuel en République dominicaine, simplement parce que la famille n’a pas de quoi s’acheter à manger. Ou ce village du Nigeria qui s’est cotisé pour envoyer 50 jeunes filles en Europe, via des gentils passeurs. Ou encore ce réseau libanais qui promettait la lune à de jeunes Vénézuéliennes si elles suivaient un cursus de mannequin (dont coût: 45 000 euros). A Paris, les filles étaient louées 25 000 euros la soirée "Les écarts de prix sont considérables entre une simple prostituée de rue ou une escort girl. Certains proxénètes ne laissent rien, d’autres un petit pourcentage. L’argent chèrement gagné est rarement conservé", observe encore Yves Charpenel.

Si on se place du côté des trafiquants, seule prévaut la logique de marché. "On est dans le business. Point !" Il faut investir pour importer les filles, les héberger et les former, payer des fonctionnaires qui fermeront les yeux au moment de passer les frontières (20 % des revenus de la traite serviraient à corrompre des agents publics)... Dans certains pays, on achète des procureurs ou des policiers sur 300 mètres de rue pour assurer la tranquillité des "affaires", témoigne le procureur. "A Paris, au bois de Boulogne, il y a des accords écrits de non-concurrence entre jeunes Bulgares."

Les trafiquants doivent aussi payer les intermédiaires et blanchir l’argent de la traite, notamment par des "achats de confort". S’il y a des nuances entre les réseaux, le type d’organisation est le même que le trafic soit opéré au départ de la Chine ou des pays de l’Est, poursuit-il. Et on note une évolution des goûts des trafiquants pour les grosses bagnoles, qui montrent aussi l’évolution croissante de leurs gains. Il y a quelques années, ils penchaient pour les Audi Quattro, avant d’obliquer vers les Porsche Cayenne. Maintenant, ce sont les Maserati "On n’en est plus au petit commerce de proxénète, mais dans un véritable marché où on ne paie pas d’impôts ni de charges sociales, où il n’y a pas de récriminations des victimes ni de plaintes des clients", insiste le magistrat. Avec des "facilités tragiques" à renouveler le "produit". Yves Charpenel pointe les récentes tendances en France : tatouer un code barres sur les filles pour leur rappeler la dette à rembourser; faire du chantage aux grossesses, menacées ou obligées, selon les cas

Mais comment lutter contre ce phénomène terrifiant ? Pour le magistrat français, il faut encourager les gouvernements à appliquer la Convention de Palerme (signée sous l’égide des Nations unies en décembre 2000), le premier instrument de droit pénal destiné à lutter contre les phénomènes de criminalité transnationale organisée, et organiser la saisie et la confiscation des revenus gigantesques opérés par les trafiquants avec une prise de risque minimum.

S’agissant du client, il faut aussi casser la dynamique de l’offre sexuelle. Une passe coûte moins cher qu’une invitation à dîner et des fleurs En matière de prostitution forcée, où qu’on se place, à l’arrivée, c’est l’argent seul qui détermine tout.