Après avoir fui la Yougoslavie, Vladimir Dimitrijevic a servi les lettres françaises. Evocation  

L’exil et le bannissement ne sont pas forcément des variations tragiques sur le thème de l’émigration, comme le suggèrent les transhumances provoquées jadis par d’insupportables excès idéologiques ou par les naufrages incessants en mer Méditerranée, de nos jours. Ils se muent parfois, tout au contraire, en une sorte de bénédiction, comme dans le cas de Vladimir Dimitrijevic, un des quatre ou cinq grands éditeurs en langue française du siècle dernier, disparu en 2011. De son parcours exemplaire (géographique et intellectuel), il avait fait l’objet d’entretiens avec Gérard Conio, qui les a transcrits partiellement.

Le 27 janvier 1954, à vingt ans, Dimitrijevic a fui la Serbie, après une tentative rocambolesque manquée deux ans plus tôt. Muni d’un faux passeport… belge pour seul bagage, il s’arrêta en Suisse. Avant de trouver un emploi dans une librairie, il survécut grâce à de petits travaux : jardinier chez un curé, ouvrier à la chaîne dans une usine, gardien de nuit, footballeur à Sion…

Publier des dissidents

A cette époque, rien ne le destinait à devenir éditeur, si ce n’est sa passion pour la littérature. Mais, pour en arriver là, il fallut qu’il essuie une déconvenue en cherchant à faire publier "Pétersbourg", d’Andreï Biely, par Gallimard. Aux ordres de Moscou, Aragon (directeur de la collection slave) formula un veto. "Dimitri", comme ses amis l’appelaient, comprit alors qu’il devrait faire le travail lui-même s’il voulait donner corps à son projet. Et c’est ainsi qu’en 1967, naquit sa maison d’édition L’Age d’Homme, grâce à laquelle les lecteurs de langue française disposent aujourd’hui d’un magnifique catalogue de littérature slave.

Au prix de cet apostolat, Dimitrijevic se tailla une notoriété indiscutable, d’autant plus qu’à l’époque où le rideau de fer divisait encore le vieux continent, publier des dissidents comme Zinoviev ("Les Hauteurs béantes"), Grossman ("Vie et destin") et des écrivains qui, comme Bounine, avaient fui la révolution de 1917, ne pouvait que séduire les esprits tourmentés par la menace militaire que représentaient les forces du Pacte de Varsovie. Mais la faveur dont il bénéficiait ne se prolongea guère : après la chute du Mur, la guerre civile en Yougoslavie le discrédita aux yeux de nombreux intellectuels et médias parisiens qu’une basse complaisance pour les choix diplomatiques de Washington rendait hostile à la Serbie, surtout quand l’administration Clinton fit bombarder Belgrade par l’Otan - sans mandat de l’Onu.

Le totalitarisme de la démocratie capitaliste

"Dimitri" ne put souffrir que les Occidentaux, indisposés par le soutien que le président Milosevic accordait à ses coreligionnaires bosniaques lors du siège de Sarajevo, le châtient de la sorte. Demeuré allergique au communisme, tout comme il l’était au fascisme, "Dimitri" dénonça par la suite la variante du totalitarisme sous lequel se camouflait ce qu’il appelait "la démocratie capitaliste". Il fustigea d’ailleurs la parodie de justice rendue par le Tribunal pénal international (TPI) : les Etats-Unis, "pays des gens qui ont fui la justice, sont devenus le justicier du monde".

Arrivé en Occident plein d’illusions et dans l’obligation "de désapprendre le passé […] inculqué à l’école, à partir d’une idéologie qui avait falsifié l’histoire", Vladimir Dimitrijevic devint inévitablement une sorte de pestiféré. Mais il refusa de se trahir lui-même et de céder à la tentation des compromis. Il ne se laissa pas intimider par les pressions dont il put faire l’objet, alors même que des libraires étaient invités à ne plus vendre les ouvrages publiés par L’Age d’Homme ! Intransigeant sur le plan politique, il maintint de la même manière son engagement littéraire qui le poussait, comme à ses débuts, "à donner la voix à des gens qui dérangent".

Animé par une foi orthodoxe inébranlable (il créa une collection "Spiritualité"), "Dimitri" poursuivit sa quête de livres "importants" à publier, partant de l’idée que c’est la littérature qui rend le monde acceptable. Il aimait ses auteurs. Il les voulait sans concession sur le plan artistique et les aidait à "se découvrir" eux-mêmes. C’est le parcours étonnant de toute une vie qui se trouve révélée dans ces entretiens où Dimitri se présente tel qu’il était : un interlocuteur intègre, sensible et intelligent.

Gérard Conio (Ed.), "Béni soit l’exil !", Lausanne-Genève, Editions des Syrtes et L’Age d’Homme, 2017, 386 pp., env. 18 €.