L’hebdomadaire "India Today" a mis l’Inde dans de beaux draps avec son édition du 7 juin. Ceux, en l’occurrence, du Mahatma Gandhi, qui n’auraient finalement pas été si beaux que cela. Le magazine a pu avoir accès à dix des journaux intimes de Manuben, une jeune fille qui vécut dans l’intimité du vieillard et était constamment à ses côtés lors de ses apparitions publiques - elle fut bousculée par Nathuram Godse, le 30 janvier 1948, lorsque ce déséquilibré tua le Mahatma de trois balles à bout portant.

La sexualité de Mohandas Gandhi n’est, certes, plus tout à fait un mystère depuis la parution du livre volontiers sensationnel du journaliste britannique Jad Adams, "Gandhi. Naked Ambition". On savait ainsi que l’homme qui avait fait vœu de chasteté après avoir eu quatre enfants de son épouse, s’était rendu l’épreuve moins insupportable en se livrant à des "expériences" que seule une interprétation étriquée de la biologie et du droit permettrait de ne pas qualifier de relations sexuelles.

La nouveauté, c’est l’éclairage qu’apporte ce journal, quelque deux milles pages écrites entre 1942 et 1948, et parfois contresignées - donc approuvées - par le maître lui-même. Manuben, qui avait 17 ans quand elle fut appelée au service de Gandhi (dont elle était la petite-nièce), assure que le père de l’indépendance indienne fut, pour elle, une véritable… mère. Pyarelal Nayyar, le secrétaire du Mahatma, a confirmé ce jugement en relevant que Gandhi "fit pour elle tout ce qu’une mère aurait fait pour sa fille. Il supervisa son éducation, sa nourriture, ses vêtements, son repos et son sommeil. Pour renforcer sa supervision, note-t-il, il la fit coucher dans son lit."

Il apparaît en effet que Manuben, comme d’autres jeunes personnes à d’autres moments, était tenue de dormir nue à côté du maître, qui entendait démontrer ainsi sa capacité à résister à la tentation. Si rien n’est venu prouver jusqu’ici que Gandhi n’ait pas réussi à garder son self-control, l’apôtre de la non-violence ne s’interdisait pas pour autant quelques menus plaisirs : la jeune fille le lavait et le massait à l’huile de moutarde.

A en juger par les commentaires des internautes sur le site du magazine, les Indiens sont partagés sur la leçon à tirer de ces révélations. Si les sadhus et les saints ont naturellement le droit de se livrer à des "expériences", estime l’un d’eux, il n’en va pas de même pour les politiciens et les hommes d’Etat (libres à eux, après tout, de devenir des saints). D’autres traitent les journalistes d’idiots en les exhortant à ne publier que des nouvelles qui grandissent le pays, au lieu de salir ainsi la réputation du plus grand des Indiens. Ils ignorent sans doute ce mot de Flaubert : "Ce qui grandit encore la grandeur, n’est-ce pas l’outrage ?"