A intervalles plus ou moins réguliers, les dirigeants des institutions et des Etats membres de l’Union européenne conviennent qu’il faut consolider et compléter l’édifice européen inachevé. Dix ans après le lancement du processus qui a abouti à l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, fin 2009, les Européens semblent envisager de remettre l’ouvrage sur le métier.

En septembre 2016, à Bratislava, les Vingt-huit ont lancé un processus de réflexion politique sur le futur de l’Union, qu’ils ont poursuivi, début février, au sommet informel de Malte. Ce mardi, le Parlement européen débattra de trois rapports d’initiatives sur l’avenir de l’UE dont un préparé par le chef du groupe des libéraux et démocrates et ancien Premier ministre belgeGuy Verhofstadt sur les "Evolutions et adaptations possibles de la structure institutionnelle de l’Union européenne".

Le Brexit et Trump secouent l’Europe comme jamais

Le contexte s’y prête. Sur le plan symbolique, d’abord : on fêtera, en mars, le 60e anniversaire des traités, fondateurs, de Rome. Les Vingt-sept, à n’en point douter, feront une déclaration solennelle sur la nécessité de rester unis pour affronter les défis présents et futurs.Le contexte géopolitique, surtout, est un puissant incitant à renforcer l’Europe. Le Royaume-Uni, a fait part de son intention de quitter l’Union européenne - une première aux allures de tremblement de terre. Les relations avec la Russie sont tendues, et, autre première, la nouvelle administration américaine et le président Trump multiplient les gestes inamicaux envers l’Europe.

Enfin, sur le plan interne, les extrémismes et les populismes se nourrissent de la défiance d’une partie de la population de l’Union envers un projet européen qui ne tient pas ses promesses. "Aucune des crises qu’a connues l’Union européenne ces dernières années n’est vraiment résolue. Il y a une pression accrue pour plus d’intégration", constate Janis Emmanouilidis, analyste politique au think tank European policy centre (EPC). "Mais il y a énormément de différences et de divergences entre les Vingt-sept, à part sur les questions de sécurité intérieure et extérieure. Ils éprouvent des difficultés à trouver des consensus au-delà du plus petit dénominateur commun sur des sujets tels que le futur de l’Union économique et monétaire ou la solidarité dans le domaine de la migration et l’accueil des réfugiés."

L’Europe traverse clairement une crise existentielle. Jean-Claude Juncker a confirmé ce week-end qu’il ne briguerait pas un second mandat à la tête de la Commission européenne. Lors de l’entretien qu’il a accordé à la radio publique allemande, le Luxembourgeois, Européen convaincu s’il en est, s’est fendu d’une déclaration qui tenait du constat d’impuissance. "Est-ce que le moment est venu où l’Union européenne des Vingt-sept doit montrer de l’unité, de la cohésion et de la cohérence ? Oui, je dis oui s’agissant du Brexit ou de Trump […]. Mais j’ai quelques doutes justifiés que cela arrive vraiment."

Votre Europe, vous la préférez à quelle vitesse ?

Les Vingt-sept paraissent pourtant avoir pris conscience que le temps de la réflexion, sinon de l’action, est venu. "Lorsque le sujet d’une intégration plus poussée a été mis sur la table à Malte, il n’a pas été balayé d’un revers de la main", observe un diplomate européen. Certains plaident pour une intégration "différenciée". "C’est déjà la réalité de l’UE : Euro, Schengen, défense… On vend cela comme une solution pour éviter les blocages à Vingt-sept, mais ça existe déjà dans la pratique", rappelle M. Emmanouilidis. Les pays du Benelux ont présenté un mémorandum pour une Europe "à deux vitesses". Avec, d’une part un noyau dur de pays décidés à avancer; et de l’autre des Etats membres qui ne souhaitent pas s’impliquer davantage. "Il faudrait encore que ce noyau soit prêt à accomplir un saut fédéral et qualitatif", n ote Janis Emmanouilidis . "Qui en ferait partie ? Je ne sens pas un grand appétit pour cela en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, pourtant des pays fondateurs de l’UE."

Et il faut encore s’entendre sur ce qui constituerait un "saut qualitatif". Déposé en 2015, le rapport des cinq présidents des institutions européennes a ouvert des pistes pour compléter l’Union économique monétaire. Il y est question d’achever l’union bancaire avec un système européen de garantie des dépôts, de renforcer la convergence économique, de créer un Trésor européen, un poste de ministre des Finances de la zone euro, de partage accru de souveraineté. "C’est la base, mais il ne faut pas se focaliser sur les éléments les plus visibles", tempère le diplomate, rappelant qu’entre les Dix-neuf, les divergences sont légion.

"Une zone euro plus intégrée demanderait de changer les traités, d’organiser une convention. Mais qui, au niveau national, lance un appel en ce sens ?", interroge M. Emmanouilidis. "Il n’y a pas grand monde, parmi les dirigeants et les citoyens, qui soit favorable à un approfondissement. Ni au niveau des Vingt-sept, ni dans quelque sous-groupe que ce soit. Il ne faut simplifier l'histoire et dire qu'il n'y a que la Pologne ou la Hongrie qui bloquent", constate l’analyste. "Les scénarios fédéralistes de Verhofstadt, c’est de la science-fiction. Personne n’a envie de ça", assène le diplomate.

2017, année blanche, parce qu’électorale

De plus, 2017, année d’élections présidentielles en France, et de législatives en Allemagne et aux Pays-Pas, ne sera pas propice aux grandes avancées. "Peut-être y aura-t-il une fenêtre d’opportunité politique après les élections en France et en Allemagne", espère Janis Emmanouilidis. "On a besoin d'une position commune des deux grands Etats membres pour avancer, mais l'Allemagne reste prépondérante", souligne le diplomate. "C'est pour ça que la France pousse sur le volet défense, pour tenter de rétablir l'équilibre avec l'Allemagne, qui donne le ton sur le plan économique", ajoute la même source.
"Le résultat des élections allemandes pourrait faire une différence, si (l'ancien président du Parlement européen) Martin Schulz devient chancelier, ou même simplement si le Parti social-démocrate (SPD) rééquilibre les forces par rapport aux chrétiens-démocrates CDU/CSU (le camp de la chancelière Merkel, NdlR) dans une nouvelle grande coalition, ce qui est le scénario le plus probable" , précise Janis Emmanouilidis."Un bon résultat du SPD aurait un effet sur politique européenne de l'Allemagne. Ce ne serait pas révolutionnaire, mais l'Allemagne serait mieux disposée envers certaines réformes, envers ertaines approches parce que l'élaboration des politiques européennes serait différente que sous l'ère Merkel", poursuit l'analyste de l'EPC. Qui ajoute : "L'autre question est de savoir si  Wolfgang Schäuble (chantre de l'orthodoxie budgétaire, NdlR)  restera à la tête du ministère des Finances. Schulz fait passer le message qu'il veut devenir chancelier mais aussi que le SPD doit prendre le poste de ministre des Finances".

Quoi qu’il en soit, le statu quo européen ne semble pas être une option souhaitable. "Je ne crois pas que l’Union finira pas imploser, il y a trop en jeu. Ce n’est pas parce que les gens sont insatisfaits avec l’UE qu’ils veulent en finir avec elle", estime M. Emmanouilidis. "Le vrai danger, c’est qu’elle devienne une coquille vide. La tendance à traiter au niveau intergouvernemental pourrait s’intensifier, au détriment de la méthode communautaire. Le niveau européen compterait de moins en moins."
La réforme de l’Union sera (it) de toute façon un processus de longue haleine, étalé sur une demi-décade au moins, complète le diplomate.

Une éternité, à l’échelle de l’évolution récente du monde.

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