Analyse

Le 27 janvier 1964, le général de Gaulle rompait le front occidental pour répudier Formose et reconnaître la Chine communiste. Depuis quarante-cinq ans, la politique chinoise de Paris n’a cessé de dérouter, non seulement les observateurs, mais les intéressés eux-mêmes.

L’affaire des frégates vendues à Taiwan sous Mitterrand fut probablement l’illustration la plus spectaculaire de cette diplomatie incohérente ou à tout le moins contradictoire, mais le ballet dansé depuis un an par Nicolas Sarkozy sur le thème du "cours après moi que je t’attrape" n’est pas moins révélateur.

Car, après que son prédécesseur, Jacques Chirac, eut fait inscrire dans une déclaration commune, le 27 janvier 2004, lors de la visite à Paris du président Hu Jintao, que " le partenariat global stratégique franco-chinois constitue maintenant le cœur de la relation sino-européenne ", le nouveau locataire de l’Elysée a volontiers donné à croire que l’axe Paris-Pékin s’infléchissait pour passer par Lhassa ou, plutôt, par Dharamsala où résident le Dalaï Lama et le gouvernement tibétain en exil.

Dans ces conditions, on est en droit de se demander ce qui a été négocié cette semaine entre Français et Chinois, en marge du G20 à Londres, pour préluder à la grande réconciliation annoncée par voie de communiqué laconique le 1er avril (le choix de la date serait-il déjà tout un programme ?), après un an de brouille scandé par les troubles au Tibet, le passage chahuté de la flamme olympique à Paris, la présence de M. Sarkozy, président en exercice de l’UE, à la cérémonie d’ouverture des JO et finalement la rencontre - en terrain neutre polonais ! - entre le chef de l’Etat français et le Dalaï Lama.

" La France et la Chine réitèrent leur attachement au principe de non-ingérence ", commence par dire la déclaration commune, manière de rappeler à chacune des parties de se mêler de ce qui la regarde. " La France mesure pleinement l’importance et la sensibilité de la question du Tibet, et réaffirme (...) sa position selon laquelle le Tibet fait partie intégrante du territoire chinois, conformément à la position prise par le général de Gaulle qui n’a pas changé et ne changera pas ", poursuit le texte, lequel conclut : " La France récuse tout soutien à l’indépendance du Tibet sous quelque forme que ce soit ."

On a immédiatement fait deux lectures divergentes de cet engagement solennel. Pour Pékin, cela signifie que les dirigeants français s’interdisent à l’avenir de rencontrer le Dalaï Lama. Pour Paris, il n’en est rien et, tout en démentant l’existence d’un " accord caché ", M. Sarkozy s’est plu à souligner, lors d’une conférence de presse, qu’il " ne viendrait pas à l’idée " des Chinois, qui sont " extrêmement pragmatiques ", " de demander des choses qu’ils n’obtiendraient pas ".

Malentendus levés ?

Sur ce dossier en tout cas, on a donc du mal à suivre le Président quand il se déclare " extrêmement heureux " de voir " l evés les malentendus " dans les relations franco-chinoises. Et on ne partage pas nécessairement l’optimisme de Hu Jintao quand il salue " un nouveau point de départ " dans celles-ci.

A moins qu’il faille précisément postuler l’existence d’un accord secret, destiné à préserver les énormes intérêts commerciaux de la France en Chine - les entreprises qui avaient accompagné Nicolas Sarkozy lors d’une visite triomphale à Pékin en octobre 2007 avaient engrangé pour 20 milliards d’euros de contrats.

En l’état, la déclaration franco-chinoise est déjà jugée " humiliante " par plus d’un commentateur français, y compris à droite. On est loin, très loin, des positions défendues avant les Jeux. Mais il est vrai que tout en entretenant un faux suspense, Nicolas Sarkozy n’avait pas manqué le rendez-vous de Pékin.