Même si le ministre congolais de l’Information, Lambert Mende, n’a voulu y voir, après coup, qu’une tentative de "semer la panique" à la veille du réveillon, les attaques ratées de lundi à Kinshasa, qui se solderaient par au moins septante morts chez les assaillants, ressemblent à s’y méprendre à une tentative de coup d’Etat ratée.

Trois attaques ont en effet eu lieu dans une succession rapide contre des objectifs stratégiques : contre la Radio Television nationale (RTNC) où du personnel a été pris en otage; contre l’aéroport international de Ndjili et contre l’état-major de l’armée, au Mont Ngaliema. Débutées tôt le matin, elles avaient échoué à la mi-journée.

A Lubumbashi aussi

Avant que le signal de la RTNC soit coupé, pour empêcher les assaillants d’utiliser l’émetteur national, deux de ceux-ci avaient eu le temps de revendiquer l’attaque au nom de "Gideon Mukungubila", un pasteur venu, selon les deux fidèles, "libérer" les Congolais "de l’esclavage des Rwandais".

Cette revendication a conforté les services de renseignement de Lubumbashi, la capitale du Katanga (sud-est), qui avaient déjà signalé des T-shirts proclamant "30 juin, Mukungubila Président - Fini le pouvoir des étrangers" chez le représentant de ce pasteur à Kolwezi, ainsi que des tracts de même teneur distribués à Lubumbashi au cours du week-end.

Un rwandophone pour diriger la police

Quand les forces de l’ordre de cette ville se sont présentées lundi à la demeure du pasteur, avenue Kananga - dans le luxueux quartier Golf - elles y ont été reçues par des coups de feu. D’intenses échanges de tirs se sont poursuivis, avant de se répandre dans le quartier voisin, dit Annexe, une fois que les occupants de la maison assiégée se sont éparpillés.

Il faut noter qu’en avril 2006, le pasteur Mukungubila, qui s’était attribué une demeure luxueuse de Kinshasa appartenant à un proche de Mobutu, n’avait pas admis en être expulsé par la justice et avait pareillement résisté par les armes; ce fort Chabrol avait blessé deux policiers. La même année, il fut l’un des 33 candidats à la présidentielle que gagna Joseph Kabila.

Les attaques de lundi surviennent deux jours après la nomination du général Charles Bisengimana à la tête de la police congolaise, en remplacement de John Numbi. Or, le premier a un nom à consonnance rwandophone; le second - mis en cause en 2010 dans le meurtre du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya - est Lubakat (Luba du Katanga).

En outre, le président Kabila est accusé par ses adversaires d’être d’origine rwandaise et de favoriser le pays voisin et ennemi.

Enfin, nombre de commentaires de Congolais sur Internet jugent que la déclaration signée à la mi-décembre par le gouvernement congolais au sujet du M23 (rébellion du Kivu, essentiellement tutsie, ethnie rwandophone de l’est du Congo mais aussi celle qui domine le pouvoir au Rwanda), sur pression internationale, fait la part trop belle aux rebelles pourtant vaincus. Le pasteur Mukungubila aurait émis la même opinion.

Mais comment comprendre que les attaques les plus sérieuses de cette année contre le régime du président Kabila viennent des Balubakats, ethnie du père de Laurent Désiré Kabila, le prédécesseur du chef de l’Etat, et celle qui compte le plus de ministres dans le gouvernement actuel ? Car c’est à cette aire culturelle qu’appartiennent tant le pasteur Mukungubila que les "Bakata Katanga", ces bandes armées couvertes de grigris qui sèment la terreur dans les campagnes du Nord-Katanga depuis des années et qui se sont développées au point d’attaquer à plusieurs reprises Lubumbashi en 2013 ?

(Crédit: D.R.)

Panique en vue de 2016

Une des sources katangaises que nous avons interrogées souligne que les Balubakats sont mécontents de leur "fils", qui, à la tête de l’Etat depuis 2001, n’a apporté aucune amélioration structurelle à la situation des Balubakats du Nord-Katanga. Les postes de ministre seraient loin de les contenter. "Mukungubila touche à la fibre magico-religieuse. Ses hommes étaient faiblement armés mais très déterminés. Ce n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg : des gens manipulés par d’autres ayant des visées beaucoup plus rationnelles", note cette source.

Une autre source katangaise juge que le pasteur, comme les Bakata Katanga, "révèlent la profonde panique qui agite les milieux katangais à la perspective de 2016", année de la prochaine élection présidentielle, à laquelle Joseph Kabila ne peut plus se présenter après son second mandat. "Les Katangais se disent : il part, qu’allons-nous devenir ? D’autant que, comme beaucoup de pouvoirs forts, Kabila a éliminé tous ses successeurs possibles, par peur d’un rival. Les Balubakats ont donc, en apparence, soutenu Joseph Kabila mais ont conscience que, lui parti, ils n’auront rien de plus. Or, ils l’ont soutenu aveuglément et n’ont pas de projet politique de rechange."

Certaines sources katangaises expliquent que la panique est encore plus grande chez les Katangais de Kinshasa "qui ont peur de pogroms contre eux une fois Joseph Kabila parti". Ils sont en effet peu populaires dans la capitale, située à l’ouest du pays - ouest qui a détenu le pouvoir depuis l’indépendance jusqu’à l’arrivée de Laurent Désiré Kabila, en 1997 - où l’on n’apprécie guère de voir le pouvoir concentré dans les mains des Congolais de l’est en général et des Katangais en particulier. "Contrairement aux années 60, il n’y a pas d’homme charismatique capable de canaliser l’énergie de la rue, il n’y a pas de Lumumba ni de Kasa Vubu."