Quelle est la dernière impression qu’un touriste garde du pays où il a passé ses vacances ? Pas nécessairement le temple bouddhiste ou le palais royal qu’il a visité, ni le restaurant qu’il a fréquenté, ou la plage où il s’est prélassé, ou les paysages grandioses qu’il a admirés. C’est parfois, tout simplement, la toilette de l’aéroport où il a satisfait un petit besoin juste avant d’embarquer dans l’avion. Et, dans ce cas, le souvenir n’est pas forcément plaisant. C’est à partir de ce constat que les autorités aéroportuaires de la Thaïlande ont décidé de doter l’aéroport international Suvarnabhumi de Bangkok des plus belles toilettes d’aéroport au monde. Ni plus ni moins.

Et c’est vrai que des toilettes qui se distinguent par de monumentales boiseries finement ouvragées, voilà qui n’est pas banal. On penserait de prime abord à l’entrée d’un saloon dans un bon vieux western, si l’on avait oublié qu’on achève un séjour au Siam, et non pas dans le Far West. La véritable surprise est, cependant, à l’intérieur. "Très propre, très moderne, très beau, très réussi", résume l’Américain qui se penche avec une évidente satisfaction sur le lavabo à côté de nous. Nous n’osons pas lui demander si tout cela est digne d’"American Standard".

Le lifting des toilettes de Suvarnabhumi, c’est avant tout un projet baptisé "Sept merveilles de la Thaïlande", qui a beaucoup fait jaser à Bangkok et notamment en raison de son coût, estimé à 347 millions de bahts (soit un peu plus de 9 millions d’euros). Prévu pour être achevé en juillet 2013, il prévoyait la réalisation de sept toilettes d’un "chic" achevé dont l’aménagement est fondé sur sept thèmes de la culture traditionnelle thaïlandaise. Ces toilettes ont été respectivement baptisées "Rivière de vie", "Vie dans la rue", "Festival", "Circuler", "Moment heureux", "Marché aux fleurs" et "Vue sur mer". On admettra qu’il est assez rare qu’on aille soulager un besoin pressant au "marché aux fleurs" ou en jouissant d’une "vue sur la mer", à plus forte raison dans un aéroport.

Il n’arrive pas non plus toujours qu’un tel exercice se transforme en "moment heureux", surtout dans cette partie du monde. Nous nous rappelons bien des toilettes d’un luxe impressionnant à l’aéroport de Nagoya, dans le centre du Japon, mais, plus généralement, l’usage des toilettes publiques en Asie relève de l’expérience traumatisante. C’est vrai en particulier des latrines dont les communistes ont popularisé l’usage en Chine. Elles ont donné tout leur sens à l’expression "supplice chinois" tant leur saleté pestilentielle est repoussante. Ou faudrait-il dire "était", car d’immenses progrès sont accomplis pour améliorer la réputation de la grande puissance chinoise sous cet angle. On n’en est pas encore, toutefois, à la "rivière de vie" dans les aéroports chinois et, si de "festival" il est parfois question, c’est plutôt sous la forme d’une joyeuse bousculade dans les effluves d’un détergent douteux.

"Des sensations totalement différentes"

Outre le soin apporté à la décoration des sept toilettes "merveilleuses" de Suvarnabhumi (notons que le programme de rénovation comprend aussi la mise "aux normes internationales" des quelque cent dix autres toilettes non merveilleuses de l’aéroport), la volonté était également de leur donner une dimension "high tech". Nous avouons avoir accueilli avec une pointe d’appréhension cette idée et, plus précisément, la présence dans ces toilettes d’équipements "interactifs" censés procurer aux utilisateurs "des sensations totalement différentes". Comment fallait-il interpréter cette ambition au moment de tirer la chasse ou d’ouvrir un robinet ? Après tout, l’exigence de l’usager moyen se borne le plus souvent à la joie apaisante de trouver du papier cul en suffisance et au plaisir de pouvoir se sécher les mains autrement qu’en les présentant à un appareil électrique au vacarme assourdissant qui vous décoiffe dans l’aventure. Mais nous aurons l’honnêteté de reconnaître que rien de fâcheux ne s’est produit quand nous avons testé, en mars dernier, "Rivière de vie" et "Vie dans la rue".

"Ces toilettes imprimeront une impression durable sur les visiteurs", se félicitent les responsables de Suvarnabhumi. Indéniablement, les passagers en attente à Bangkok ont désormais autre chose à faire pour tuer le temps que d’arpenter les magasins "duty free" et de traîner dans les bars et les restaurants. Ils pourraient même être tentés de se relaxer dans les toilettes merveilleuses plus longtemps qu’il n’est objectivement nécessaire car il faut bien admettre qu’en dehors de ces sept lieux magiques, le nouvel aéroport de Bangkok n’est pas un grand succès en termes de confort et de convivialité.