Le pronostic vital du jeune Darius demeurait engagé, mardi soir. Ce jeune Roumain âgé de seize ans, issu de la communauté Rom, souffre d’innombrables fractures - au visage, notamment -, qui ont nécessité son placement en coma artificiel. Vendredi soir, il avait dû être hospitalisé en urgence en soins intensifs à Paris, après la découverte de son corps inanimé, gisant dans un chariot de supermarché abandonné le long d’une route nationale, en banlieue parisienne.

Le traumatisme de l’"affaire Ilan Halimi"

L’après-midi même, selon les premiers éléments de l’enquête, il a été victime d’une véritable expédition punitive. Une douzaine d’hommes, certains en possession d’armes à canon long, ont fait irruption dans le bidonville où l’adolescent campait, avec 200 autres Roms, en banlieue Nord de Paris. Ces habitants d’une cité populaire voisine étaient à la recherche de l’auteur d’un cambriolage qui venait d’y être perpétré. Ils ont enlevé leur suspect n° 1, Darius, déjà connu de la police pour des faits de cambriolage. Puis l’ont séquestré et passé à tabac pendant de longues heures, dans une cave de la cité. Avant de le laisser pour mort, dans les environs. Ses bourreaux auraient tenté de monnayer sa libération avec sa famille, contre plusieurs milliers d’euros correspondant, selon eux, au légitime dédommagement du cambriolage subi.

Le calvaire infligé au jeune Darius suscite l’indignation, en France. Un pays qui reste traumatisé par l’"affaire Ilan Halimi". Du nom de ce jeune Parisien de confession juive qui, en 2006, avait été enlevé, séquestré et torturé à mort par les antisémites du "Gang des barbares". Mardi, François Hollande a qualifié d’ "innommables et injustifiables" les actes perpétrés contre le jeune Rom, qui "heurtent tous les principes sur lesquels notre République est fondée" . Et Manuel Valls a fait savoir qu’il les condamnait "avec grande fermeté" .

Le Premier ministre n’en a pas moins fait partie des personnalités qui, aussitôt, ont été implicitement visées, par les réactions indignées qui ont émané des associations de défense des étrangers et d’entraide aux Roms. Elles ont fait le lien entre cette expédition punitive et la "dégradation alarmante de l’image des citoyens Roms, dans notre société" (SOS-Racisme). Une dégradation qu’elles ont mise en rapport avec "la libération d’une parole politique clairement discriminatoire (anti-Roms), au sein de nombreux partis" (Amnesty International).

Une kyrielle d’attaques haineuses

Ces dernières années ont vu d’innombrables personnalités politiques et médiatiques s’en prendre aux Roms. Manuel Valls lui-même pourrait d’ailleurs être jugé en correctionnelle à ce propos, en 2015. Pour avoir, à l’automne 2013, déclaré que "ces populations, qui ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres, et qui évidemment sont en confrontation, n’ont pas vocation à rester en France" . Aux yeux des associations antiracistes qui l’ont cité à comparaître, ces dires relèvent de l’incitation à la haine.

Cette même qualification avait, en décembre, été retenue par la Justice contre Jean-Marie Le Pen. Le leader historique du FN avait alors été condamné pour avoir déclaré que "les Roms, comme les oiseaux, volent naturellement" . Plusieurs procès du même ordre sont à venir. L’un d’eux verra comparaître un maire UDI (parti centriste allié à l’UMP) jugé pour apologie de crimes contre l’humanité. Il avait publiquement estimé que Hitler n’avait "peut-être pas tué assez" de Tziganes.

La perspective de ces procès n’empêche pas le défoulement général anti-Roms de se poursuivre. Pour preuve, la semaine dernière encore, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a "mis fermement en garde" la radio RTL. Pour avoir diffusé une chronique dans laquelle le polémiste Eric Zemmour estimait que "les grandes invasions d’après la chute de Rome sont désormais remplacées par les bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains qui dévalisent, violentent ou dépouillent" .


Les cas d'autodéfense se multiplient

I l appartient exclusivement aux forces de l’ordre de faire respecter l’ordre public." Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, dixit, mardi. Un rappel solennel, qui survient alors que, ces dernières années, en France, se sont multipliés les cas de particuliers recourant à l’autodéfense.

Se faire justice soi-même, donc. Dans le contexte d’une criminalité globale où continuent de diminuer les violences perpétrées contre les personnes (de même que le degré de gravité de ces violences), mais où ne cessent de progresser les atteintes aux biens. Les cambriolages, par exemple, dont le nombre a crû, ces deux dernières années. C’est, précisément, dans le cadre de tels actes que plusieurs cas d’autodéfense ont défrayé la chronique.

Un stress "excusable"

Ainsi, à Toulouse en 2009, un buraliste avait abattu un jeune qui, sans armes, cambriolait son commerce. Le commerçant a été renvoyé devant les assises pour meurtre : le bénéfice de la légitime défense ne lui a pas été reconnu.

A Nice, à l’automne 2013 - avant qu’un autre cas similaire se produise dans la Marne -, un bijoutier avait abattu le cambrioleur qui le braquait avec un fusil à pompe. La mise en examen du commerçant, pour homicide involontaire, avait indigné plus d’un million et demi d’utilisateurs des réseaux sociaux, en quelques jours seulement.

Manuel Valls avait jugé "grave" et "à proscrire" la réaction de ce bijoutier, "car c’est à l’Etat d’assurer la sécurité et l’autorité" . Mais l’alors ministre de l’Intérieur avait aussi dit "comprendre la volonté des commerçants de se protéger" et leur "exaspération et colère" face à la multiplication des braquages. "Beaucoup de Français ont le sentiment que, s’ils ne se défendent pas eux-mêmes, le pouvoir ne les défendra pas !" , avait justifié Marine Le Pen. Dont le père avait même lancé : "Si j’avais été bijoutier, j’aurais fait comme lui !" La droite UMP avait dit sa "grande compréhension" pour un bijoutier "sauvagement agressé" . Et avait prôné un assouplissement de la loi sur la légitime défense, pour qu’il soit tenu compte de "l’état excusable" de stress émotionnel ressenti par les commerçants ouvrant le feu dans la panique de l’attaque de leur boutique.

Des "rondes citoyennes"

Dès 2010, le parti sarkozyste s’était insurgé contre le placement en détention provisoire d’un retraité de l’Hérault, auteur de coups de feu ayant grièvement blessé deux cambrioleuses (dont une Roumaine) ayant fait intrusion dans son pavillon. A l’époque, le sort de ce septuagénaire avait mobilisé l’extrême droite.

C’est de cette mouvance dont sont issus les gros bras qui, tout récemment, ont effectué des "tournées de sécurisation citoyenne" dans les métros de Paris, Lille ou Lyon. Ces "initiatives de solidarité populaire face à la racaille" visaient à "montrer à la population que les citoyens prennent en charge la sécurité de leurs frères et de leurs sœurs" . A la place d’une police présentée comme complètement dépassée, face au "déferlement d’ultra-violence qui règne dans notre pays" .