Simon Leys tire pour nous les leçons du récent jugement de la Cour d’appel de Bruxelles (LLB du 16 avril) qui "a démoli l’architecture du mensonge édifiée par les Affaires étrangères autour d’un problème inexistant, et rétabli, nous dit-il, la simple vérité : mes fils sont belges, ils n’ont jamais cessé de l’être, et les autorités compétentes doivent immédiatement leur délivrer de nouveaux passeports".

"Après sept années de cauchemar, ce jugement nous rend espoir : il y a donc encore une justice en Belgique ! Mais en même temps, l’expérience de ces sept dernières années nous alarme : pour une affaire aussi absurde et évidente, pourquoi a-t-il fallu monter laborieusement jusqu’au niveau de l’Appel pour enfin obtenir une justice claire et rapide ? En deçà, n’y aurait-il donc qu’une zone brumeuse et équivoque, où c’est notre adversaire, l’Etat belge, qui semble pouvoir machiner à son gré ces manœuvres dilatoires qui lui ont permis de différer sans cesse le moment de la vérité ? Finalement, deux heures d’audience ont suffi à nos juges pour mesurer l’inanité des thèses du ministère."

"Et pourtant le ministère a des conseillers juridiques, poursuit Simon Leys. Seulement leur unique tâche est de confectionner des fables pour masquer les bourdes des fonctionnaires, et les protéger contre les conséquences de leurs propres méfaits. Pourquoi le ministère n’emploie-t-il pas plutôt ces mêmes conseillers à investiguer le bien-fondé des plaintes de ses administrés ? Cela lui permettrait au moins de punir les responsables, de corriger leurs fautes, et cela lui épargnerait l’humiliation de condamnations en justice comme celle-ci."

La vérité, insiste Simon Leys, était bien connue des diplomates belges à Canberra, où Simon Leys réside, mais ils craignaient, avouaient-ils, pour la suite de leur carrière s’ils en faisaient part à leur hiérarchie à Bruxelles.

Un ministre mal informé

"Dans ces conditions, étonnez-vous encore que notre ministre des Affaires étrangères soit aussi mal informé. La naïve confiance que Didier Reynders accorde à ses conseillers et diplomates est parfois bien mal récompensée. Sur leur avis, on le voit, tantôt en Arabie Saoudite, qui fait une visite de courtoisie à un repris de justice, notoire trafiquant de drogue, et tantôt il prend la peine de m’écrire une longue et aimable lettre dont la conclusion, en ce qui regarde le problème de mes fils, est qu’il ne leur reste qu’une seule solution : se joindre à la queue des milliardaires étrangers qui quémandent auprès de notre Parlement l’octroi de la nationalité belge "

"Dans un Etat de droit, estime Simon Leys, obtenir justice devrait être une avenue ouverte à chaque citoyen. L’arrêt de la Cour d’appel nous a apporté une joie et un soulagement indicibles - mais il s’y mêle aussi une sombre angoisse : nous sommes des privilégiés. Soutenir pareille lutte pendant tant d’années requiert un investissement de temps, d’énergie, d’attention; il se fait que nous avons eu la chance de disposer de pareilles ressources - mais ce ne fut pas toujours facile. Que peuvent faire la plupart des victimes de l’arbitraire administratif, lorsqu’elles ont charge de famille, un métier absorbant, des moyens cruellement limités ?"

Et le sinologue d’en déduire : "La leçon la plus importante de toute cette expérience : quand l’Etat de droit à son niveau le plus élémentaire se trouve paralysé, manipulé, ou est inexistant, les victimes de l’arbitraire n’ont plus qu’une seule arme : l’opinion publique informée par une presse libre ("La Libre Belgique" en est un excellent exemple). C’est la seule chose que redoutent les bureaucrates. Ils sont comme les cloportes que la lumière du jour met en déroute."

Enfin, conclut Simon Leys, "la question qu’on me pose le plus souvent dans les interviews : "Comment expliquez-vous le mystérieux acharnement déployé par le ministère des Affaires étrangères dans cette querelle empoisonnée et sans objet ? Est-ce incompétence ou malveillance ?" Je ne saurais dire; seule l’Administration détient la réponse. Mais il me semble que l’aphorisme du Prince de Ligne : "Tous les gens bornés sont dangereux", pourrait encore fournir le meilleur point de départ pour notre réflexion."