Lanceur d’alerte. En août 2013, Edward Snowden, ancien employé de la NSA menacé de prison aux Etats-Unis après avoir révélé le scandale des écoutes généralisées, obtenait l’asile en Russie. Depuis, "Citizen Four" vit caché à Moscou sous la surveillance permanente du Kremlin. Récit.

C’est un jeune homme d’apparence ordinaire, cheveux coupés court, lunettes fines, barbe de trois jours. Le regard est tendu mais la voix est claire, assurée : "Mon nom est Ed Snowden, j’ai 29 ans, je travaille chez Booz Allen Hamilton en tant qu’analyste infrastructure pour la NSA à Hawaï". Quatre jours plus tôt, le "Guardian" a révélé que la puissante Agence nationale de sécurité américaine (NSA) collectait chaque jour les relevés téléphoniques des millions de clients de l’opérateur Verizon.

Le quotidien britannique a aussi dévoilé, avec le "Washington Post", l’existence de Prism, un programme de surveillance des données hébergées par les géants du Net… Ce 9 juin 2013, le monde entier découvre le visage de celui par qui le scandale mondial est arrivé.

"Je vis sur Internet"

Les images ont été tournées par la journaliste et réalisatrice Laura Poitras, depuis oscarisée pour le documentaire "Citizenfour", dans une chambre d’hôtel de Hongkong. Trois ans plus tard, l’adresse de Snowden est totalement inconnue. C’est à Moscou que l’ont rencontré Daniel Ellsberg, le lanceur d’alerte des "Pentagon Papers", la romancière indienne Arundhati Roy, ou quelques rares journalistes. Tout juste sait-on, depuis la sortie de "Citizenfour", que sa petite amie l’a rejoint dans son exil. Au "Washington Post", en décembre 2013, il a décrit son quotidien comme celui d’un "chat d’intérieur", se nourrissant de "nouilles ramen et de chips". "Je ne vis pas en Russie, je vis sur Internet", a-t-il lancé l’an dernier lors d’une intervention à distance à l’université Queen’s au Canada. Ou encore, en mai dernier, devant un public réuni à l’université de Chicago : "Je dors en Russie, mais je vis dans le monde entier".

C’est vrai : coincé dans un pays dont il ne peut sortir sans risquer l’extradition vers les Etats-Unis, qui l’ont inculpé pour "espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux", c’est en ligne que l’ancien consultant travaille et s’exprime. Via le réseau, il donne régulièrement des conférences - sa seule source de revenus, précise son avocat, Ben Wizner -, participe aux activités de la Freedom of the Press Foundation, ou à des projets antisurveillance, comme la coque d’iPhone sur laquelle il travaille avec le hacker Andrew "Bunnie" Huang. Sur Twitter, il est suivi par plus de 2 millions d’abonnés. "Je suis en contact avec lui quotidiennement, et je peux vous dire qu’il est occupé seize heures par jour, lance Wizner. Il est sans doute plus connecté socialement aujourd’hui qu’il ne l’était lorsqu’il travaillait pour la communauté du renseignement". Ainsi, la saga Snowden rejoue la vieille utopie du cyberespace autonome : "Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps", écrivait en 1996 le poète et pionnier du Net John Perry Barlow. Comme une échappatoire à la pesante tectonique géopolitique.

Le 23 juin 2013, Snowden atterrissait en Russie à l’aéroport Cheremetievo, en compagnie de la journaliste Sarah Harrison, dépêchée par Wikileaks pour l’escorter. Son passeport annulé par les Américains, il est resté cloué quarante jours dans la zone de transit, avant de se voir accorder en août l’asile par Moscou. Une séquence sur laquelle plane toujours un certain mystère. "Il a demandé l’asile dans plus de vingt pays, la plupart en Europe, rappelle Ben Wizner. Aucun pays européen n’a examiné sa demande, parce qu’il n’était pas sur place". "Il préférait l’Amérique latine, mais je lui ai conseillé de demander l’asile en Russie, malgré les retombées médiatiques négatives, déclarait l’été dernier Julian Assange dans une interview au "Time Magazine". Mon analyse était qu’il y avait un risque important qu’il soit kidnappé en Amérique latine sur ordre de la CIA". A l’époque pourtant, d’après des documents révélés par le "Wall Street Journal", le chef de file de Wikileaks avait activement intercédé auprès des autorités équatoriennes.

Sous l’encombrante protection du Kremlin

Pour Snowden, il a fallu composer avec l’encombrante protection du Kremlin. Et faire face aux soupçons de complaisance, ou pire, de collusion. Le lanceur d’alerte n’a jamais caché avoir été approché par le contre-espionnage russe à Cheremetievo, mais a toujours assuré ne leur avoir transmis aucune information. La séquence finale de "Citizenfour", où on le voit communiquer avec le journaliste Glenn Greenwald via des feuilles de bloc-notes, témoigne des précautions dont il s’entoure pour déjouer toute surveillance. Pourtant, en juin encore, le patron du renseignement intérieur allemand, Hans-Georg Maassen, n’hésitait pas à le soupçonner ouvertement d’être un espion à la solde de Moscou… Pour Wizner, devoir répondre à ces accusations récurrentes est "très frustrant". "Dans ses apparitions publiques, Snowden critique la censure et la surveillance du gouvernement russe, rétorque l’avocat . Et s’il était un agent russe, pourquoi aurait-il partagé ses informations avec les médias occidentaux ? Toute analyse de bonne foi mène à la conclusion qu’il dit la vérité quand il affirme que le seul gouvernement pour lequel il a jamais travaillé, c’est le gouvernement américain".

De fait, ces derniers temps, l’ancien consultant n’a pas ménagé ses hôtes. Fin juin, il qualifiait l’un des nouveaux textes antiterroristes adoptés par la Douma de "loi Big Brother", "une violation des droits impraticable et injustifiable". Il y a dix jours, lorsqu’un groupe de hackers inconnu, les "Shadow Brokers", a publié en ligne des logiciels malveillants utilisés par la NSA à des fins d’espionnage, il n’a pas hésité, sur Twitter, à spéculer sur un possible "avertissement" émanant de Moscou.

Sa situation semble pour l’instant au point mort. "Il y a des efforts continuels pour essayer de garantir à Snowden sa liberté de mouvement au sein de l’Union européenne", explique Sarah Harrison, désormais directrice de la fondation Courage, qui soutient les lanceurs d’alerte et gère le fonds de défense de l’ex-consultant. Mais jusqu’ici, les gouvernements ont fait la sourde oreille. En novembre, le Parlement européen a pourtant adopté une résolution condamnant la surveillance de masse, qui appelle notamment les Etats membres à ne pas extrader Snowden s’il se trouve sur leur sol. "Cette résolution a été totalement ignorée", soupire l’eurodéputé à l’origine de l’amendement, le vert allemand Jan Philipp Albrecht, qui déplore le manque de "volonté politique et de courage", et se dit convaincu qu’a contrario, "une grande majorité d’Européens voit Edward Snowden comme un acteur important, qui a dévoilé des informations dans l’intérêt du public et devrait, à ce titre, être protégé".

Dans les prochains mois, c’est du côté des Etats-Unis que les soutiens de l’ancien analyste entendent faire pression. A l’automne, son équipe de défense compte mener campagne pour obtenir de Barack Obama qu’il accorde, avant la fin de son mandat, la grâce présidentielle au lanceur d’alerte. Utopique ? "L’ancien vice-président Al Gore a déclaré que les crimes que Snowden a révélés sont bien plus graves que ceux dont il est accusé, répond Ben Wizner . Le ‘New York Times’ et le ‘Guardian’ ont appelé à la grâce présidentielle. Même si cela ne se produit pas en 2016, c’est très important pour nous de le plaider". Il est vrai que le discours, outre-Atlantique, s’est quelque peu infléchi. Interrogé en mai par CNN, Eric Holder, l’ancien procureur général des Etats-Unis (l’équivalent du ministre de la Justice), jugeait certes l’acte de Snowden "inapproprié et illégal", mais n’en reconnaissait pas moins qu’il "a réellement rendu un service au public" en provoquant un large débat.

"Etrangement libre"

Car indéniablement, l’onde de choc de juin 2013 continue de se faire sentir. "Les informations sur les activités des ‘Five Eyes’ (1) ont permis de lancer des procédures judiciaires, qui ont elles-mêmes permis d’obtenir plus d’informations", juge Naomi Colvin, militante de la fondation Courage, qui gère le site Web officiel de soutien à Snowden. Même si au plan législatif, à l’exception de la réforme - limitée - votée en juin 2015 au Congrès américain, "on a plutôt assisté à une extension des capacités de surveillance". C’est sur le plan technologique que les effets ont été les plus manifestes. "Les révélations de Snowden ont été pour beaucoup dans les efforts déployés pour rendre les communications sécurisées plus faciles, souligne Harrison. Et de grandes entreprises comme Apple sont apparemment arrivées à la conclusion qu’elles doivent pouvoir offrir à leurs clients la confidentialité et la sécurité. Sans Snowden, nous n’aurions certainement pas assisté à ces débats entre les gouvernements et les entreprises de l’Internet". En témoignent en effet, des deux côtés de l’Atlantique, les affrontements actuels autour du chiffrement des communications.

Quel avenir désormais pour Snowden, à la fois acteur "étrangement libre", selon la formule du "New York Magazine", du débat planétaire qu’il a provoqué, et physiquement piégé dans une résurgence de guerre froide ? Lui-même semble peu optimiste sur ses chances d’obtenir une grâce présidentielle, comme il l’a expliqué cet été au magazine américain. "Il espère, comme nous tous, qu’un jour les Etats-Unis lui garantiront un procès équitable, sans risque de torture, et qu’il pourra rentrer chez lui, explique Sarah Harrison. En attendant, je trouve toujours encourageant de le voir actif et engagé dans les débats qu’il a initiés". Ben Wizner espère que l’Europe finira par lui donner "une autre option que vivre en Russie ou se retrouver dans une cellule de prison aux Etats-Unis". Surtout, l’avocat en est certain, "l’histoire rendra justice à Edward Snowden. La question, c’est combien de temps cela prendra".


(1) L’alliance des services de renseignement des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande.