Tyran sanguinaire qui a fait des millions de morts ou dirigeant efficace, vainqueur de la 2e guerre mondiale ? Soixante ans après la mort de Staline, le 5 mars 1953, les Russes gardent une attitude ambivalente à son égard.

A la fin des années 1980, grâce à la perestroïka puis la chute de l'URSS, les crimes de Staline ont été largement dénoncés, mais dès le milieu des années 90, le dictateur a vu son image s'améliorer, les réformes libérales provoquant une montée de la nostalgie pour l'époque soviétique, relève Lev Goudkov, directeur du centre sociologique Levada.

"L'image de Staline a commencé alors à s'améliorer et cela s'est nettement accentué avec l'arrivée de Poutine au pouvoir: certains ont pris ouvertement la défense de Staline et cette réhabilitation discrète a atteint son apogée en 2004-2005 avec le 60e anniversaire de la victoire, quand il a été qualifié de +dirigeant efficace+", dans un livre d'histoire approuvé par le ministère de l'Education, a déclaré M. Goudkov à l'AFP.

Le règne de Staline a été marqué par un régime de terreur et d'arbitraire, la déportation de peuples entiers (Tchétchènes, Ingouches et Tatars de Crimée) et la mort de millions de personnes, fusillées ou exterminées dans les camps. En 2012, un sondage du centre Levada indiquait que 37% des Russes estimaient ne savoir rien ou très peu de choses sur les répressions staliniennes. Pour 47%, Staline était "un dirigeant avisé qui a fait de l'URSS un pays puissant et prospère", contre seulement 38% de l'avis opposé.

La même année, Staline est arrivé en tête d'un sondage concernant les plus grandes personnalités russes.

L'attitude du président Vladimir Poutine et du Premier ministre Dmitri Medvedev envers Staline et son héritage n'est pas sans équivoque. Tous deux ont certes publiquement dénoncé les répressions staliniennes, mais la tombe de Staline se trouve toujours devant le Kremlin, sur la place Rouge, l'endroit le plus symbolique et le plus prestigieux du pays.

Et l'Etat, qui ne fait rien pour perpétuer le souvenir des victimes, a rendu ces dernières années de plus en plus difficile l'accès aux archives pour les historiens qui travaillent sur la période stalinienne.

"Sous Poutine, les autorités ont un rapport ambigu envers Staline. Poutine et Medvedev ont condamné Staline mais on évite toute analyse du stalinisme car le régime actuel se développe sur les mêmes bases: un pouvoir très centralisé, qui s'appuie sur les services secrets, et une population soumise", estime pour l'AFP la politologue Maria Lipman du centre Carnegie.

"Plus les autorités s'appuient sur un tel système, moins elles ont besoin d'une condamnation du stalinisme", ajoute-t-elle.

Proche de Vladimir Poutine, le recteur-adjoint de l'Université Plekhanov à Moscou, Sergueï Markov, voit les choses très différemment: "L'élite est contre Staline et pour un Etat faible. Le peuple est pour Staline, symbole d'un Etat fort capable de freiner l'égoïsme de l'élite".

"La majorité de la population considère que sous couvert de déstalinisation, on veut détruire l'Etat russe, que ceux qui critiquent Staline veulent en fait détruire la Russie", affirme-t-il.

Ceux qui vénèrent Staline peuvent facilement trouver en librairie des livres faisant son éloge. Et à l'occasion du 70e anniversaire de la bataille de Stalingrad, début février, des autobus décorés de grandes photos de Staline ont circulé à Saint-Pétersbourg et dans d'autres villes de Russie.

L'ONG Memorial, créée par d'anciens dissidents pour conserver le souvenir des victimes du régime communiste, plaide depuis des années pour la création d'un musée national des répressions staliniennes et l'ouverture des archives de l'époque. En vain.

"L'accès aux archives est limité sous le prétexte fallacieux du respect de la vie privée (des victimes) et les services secrets refusent de déclassifier de nombreux documents", relève Ian Ratchinski, un historien travaillant à Memorial.

Dans le métro de Moscou, à la station Kourskaïa, une inscription proclame: "C'est Staline qui nous a enseigné la fidélité au peuple et nous a incités à l'exploit".

Disparue au moment de la déstalinisation sous Nikita Khrouchtchev au début des années 60, l'inscription est réapparue en 2009, à l'occasion de la rénovation de la station et se trouve toujours en place malgré une pétition lancée par des proches des répressions staliniennes pour obtenir son retrait.

En revanche, sur le bâtiment des services secrets, la Loubianka, ou sur les murs de la prison de Boutyrki et celle de Lefortovo à Moscou, aucune plaque ne vient rappeler que des centaines de milliers de personnes y ont été détenues arbitrairement, torturées ou fusillées.