Un an après la célèbre "ligne rouge" d'Obama, les allégations sur un massacre à l'arme chimique de grande ampleur près de Damas remettent cruellement en lumière les contradictions et hésitations des Occidentaux, coincés entre indignation et refus d'intervenir.

L'offensive gouvernementale dans la banlieue sud-ouest de Damas et les images terribles qui ont suivi - enfants suffoquant, cadavres ne portant pas de traces de blessures - laissent peu de doutes sur l'utilisation d'armes chimiques, estiment plusieurs sources diplomatiques occidentales.

Le bilan - 170 morts selon une ONG syrienne, 1.300 selon l'opposition - est invérifiable et Damas a démenti avoir utilisé des armes chimiques, tandis que son mentor russe a implicitement accusé l'opposition syrienne d'avoir planifié une "provocation".

Mais plusieurs responsables occidentaux, dont le chef de la diplomatie française Laurent Fabius, ont d'ores et déjà tracé un parallèle avec le massacre d'Halabja en 1988 en Irak, où des milliers de Kurdes irakiens avaient été tués dans des attaques chimiques lancées par le régime de Saddam Hussein.

M. Fabius est d'ailleurs celui qui a été le plus loin jeudi en estimant que si le massacre était avéré, il faudrait "une réaction de force", y compris sans l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU. Il s'est toutefois refusé à entrer dans le moindre détail sur la forme que pourrait prendre une telle réaction et a exclu catégoriquement l'envoi de troupes au sol. "Pas question", "c'est impossible", a-t-il insisté.

Au Quai d'Orsay, on rappelle que les options sont déjà connues, qui vont des livraisons d'armes à l'opposition à l'établissement d'une zone d'exclusion aérienne ou la possibilité de frappes aériennes ciblées.

"S'il y a une option militaire, ce sera a minima, et de toutes façons cela implique forcément des troupes au sol, des forces spéciales", estime une source militaire française.

"La seule question, c'est : que souhaite le politique, que veut la communauté internationale ? Il y a des scénarios dans les états-majors occidentaux, mais aucune option réelle n'a été arrêtée pour le moment", ajoute cette source.

Militaires comme diplomates soulignent également que rien ne peut se faire sans les Américains, dont la réaction aux informations sur le massacre a été prudente. Washington "ne parle pas de ligne rouge aujourd'hui", a souligné la porte-parole du département d'Etat Jennifer Psaki, un an après la célèbre formule du président Barack Obama qui avait estimé que l'utilisation d'armes chimiques en Syrie constituerait une "ligne rouge".

"Le président Obama et ses militaires sont extrêmement réticents à être entraînés dans toute activité militaire en Syrie quelle qu'elle soit", a rappelé jeudi sur la BBC l'ancien ambassadeur britannique à l'Onu Sir Jeremy Greenstock.

Et le général Martin Dempsey, plus haut gradé américain et principal conseiller militaire d'Obama, a souligné en début de semaine dans un courrier à un élu démocrate qu'une intervention militaire en Syrie n'irait pas dans le sens des intérêts américains.

Pour Paul Freiherr von Maltzahn, responsable du Conseil allemand des relations internationales, centre de réflexion indépendant, une action militaire en Syrie est "inenvisageable". "Que pourrait-on en attendre ? Cela ne stopperait pas le conflit, la guerre continuerait", estime-t-il, jugeant plus utile de focaliser les efforts sur l'enquête des inspecteurs de l'Onu.

Une analyse partagée par le Britannique Lord Mark Malloch Brown, ancien secrétaire général adjoint de l'Onu. "Nous devons laisser tomber la rhétorique de la ligne rouge et de l'intervention militaire et tenter de trouver un terrain d'entente avec les Russes et les Chinois, qui serait avant tout d'établir les faits".

Washington, Paris et Londres ont d'ailleurs immédiatement réclamé l'accès sans restriction des enquêteurs de l'Onu, présents en Syrie depuis dimanche pour enquêter sur trois incidents passés, aux banlieues de Damas où se seraient produites les attaques chimiques mercredi.

Pour Ziad Majed, professeur à l'université américaine de Paris, ce sera là le seul test de crédibilité de la communauté internationale : "Après deux ans et demi de conflit, pas une seule mesure sérieuse n'a été prise, on assiste à l'abandon d'un peuple qui se fait massacrer. Si la mission Sellström (du nom du chef des experts de l'Onu, Ake Sellström, présents à Damas, ndlr) ne réagit pas, ils n'auront plus aucune crédibilité".


Armes chimiques en Syrie: la Maison Blanche sous pression pour agir

La Maison Blanche était de nouveau jeudi sous pression de la presse et de parlementaires pour qu'elle réplique avec force après l'usage présumé d'armes chimiques par le régime syrien.

Les photos de corps d'enfants fournies par l'opposition syrienne, qui auraient été tués par des armes chimiques, étaient en une jeudi des trois grands journaux américains, New York Times, Washington Post et Wall Street Journal.

Et le sénateur républicain John McCain, qui fut candidat à la présidentielle de 2008 contre M. Obama, a accusé l'administration démocrate de "passivité" face à la guerre civile en Syrie, donnant implicitement au président Bachar al-Assad un "feu vert" pour utiliser des armes chimiques contre son peuple.

"Il y a un an, le président a dit que le recours à des armes chimiques en Syrie marquerait le franchissement d'une ligne rouge", a écrit M. McCain dans un communiqué, en allusion à la limite tracée par M. Obama le 20 août 2012. "Mais comme ces menaces n'ont été suivies d'aucune véritable conséquence, elles ont sonné dans le vide", accuse encore le sénateur. "La tuerie continue, Assad reste au pouvoir et il continue apparemment d'utiliser des armes chimiques contre des civils".

Sur CNN, M. McCain a enfoncé le clou, estimant qu'au lieu de redouter "une ligne rouge qui changerait la donne", le président syrien a vu "un feu vert".

Il a de nouveau réclamé des "frappes militaires limitées" sur la Syrie, l'instauration d'une "zone d'exclusion aérienne" et la fourniture des "bons armements aux rebelles". Des parlementaires démocrates ont aussi demandé une réponse ferme du gouvernement Obama.

Le porte-parole adjoint de la Maison Blanche Josh Earnest a exprimé "l'horreur" de son administration devant les images de cadavres de jeunes enfants.

Mais il a répété ce qu'il avait réclamé mercredi, à savoir un "accès immédiat" d'une équipe des Nations unies déjà en Syrie pour enquêter sur cette dernière attaque chimique présumée.

Officiellement, les Etats-Unis n'ont pas de "preuves corroborant" ces allégations, mais un responsable américain anonyme a déclaré au Wall Street Journal que son gouvernement disposait "d'indications solides" sur l'utilisation par le régime syrien d'armes chimiques.