Entretien

Les événements d’Egypte résonnent douloureusement aux oreilles de Taslima Nasreen parce qu’ils comportent le risque d’amener au pouvoir les Frères musulmans (la composante la mieux structurée de l’opposition au président Moubarak) et de faire progresser l’islamisme de façon inquiétante. "Il y aurait un effet domino dans tout le Moyen-Orient, nous a-t-elle déclaré mercredi . Ce serait un désastre pour le monde entier. Cela aurait une influence sur tous les musulmans, en Asie, dans le Sous-Continent indien, en Amérique, partout. Nous devons porter la plus grande attention à la démocratie égyptienne. J’espère que les forces progressistes laïques émergeront."

Taslima Nasreen était à Louvain-la-Neuve pour recevoir un doctorat honoris causa de l’UCL qui est venu s’ajouter à de nombreuses autres distinctions dont le prix Sakharov du Parlement européen pour la liberté de pensée, décerné en 1994. Gynécologue de formation, Mme Nasreen, 48 ans, est devenue la femme la plus célèbre du Bangladesh, mais non pas en raison de ses talents dans l’art de guérir (bien qu’elle soit honorée par la Faculté de pharmacie et des sciences b iomédicales de l’UCL, où le P r Nathalie Delsenne est sa "marraine"), mais bien parce qu’elle n’a cessé de pourfendre les injustices infligées aux femmes au nom de l’islam.

De l’islam, et non d’un quelconque "intégrisme" ou "fondamentalisme" musulman. Taslima Nasreen a régulièrement répété que le fondamentalisme musulman livre "le vrai visage de l’islam", que le Coran "est incompatible avec les droits de l’homme", et que ce livre écrit il y a 1 400 ans n’est plus adapté à notre époque et doit être par conséquent répudié en bloc.

On comprend que pareille prise de position lui vaut d’innombrables ennemis, et pas seulement dans les rangs extrémistes. Sous le coup de plusieurs "fatwas" et de menaces de mort répétées, elle vit en exil depuis dix-sept ans (en Europe, aux Etats-Unis, en Inde) parce que, devait souligner le recteur Bruno Delvaux, "elle clame haut et fort les dérives de la religion qui compromettent les droits fondamentaux de liberté de pensée des femmes et des hommes".

Que Taslima Nasreen, qui mène désormais une carrière d’écrivain, englobe effectivement dans sa critique toutes les religions, n’atténue en rien l’hostilité d’une large frange de l’opinion musulmane, à plus forte raison qu’à son estime, l’islam est clairement la religion qui est la plus discriminatoire à l’égard des femmes. Que ce soit une femme, Sheikh Hasina Wajed, alors Premier ministre du Bangladesh, qui fît interdire ses livres, ne fait que renforcer la démonstration. "Ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous voulez nécessairement améliorer la condition féminine , nous dit-elle . Les hommes le font parfois mieux que les femmes."

La romancière, qui se fit un nom en Europe avec "Lajja. La honte" (Stock) en 1994, récit de la vie difficile d’une famille hindoue au Bangladesh (quatrième pays musulman par la population), s’insurge également contre la complaisance des pays occidentaux à l’égard de l’islam (intégriste) au nom du multiculturalisme et de la tolérance. "On peut accepter qu’on conserve ses habitudes alimentaires, vestimentaires, artistiques, etc. Pas qu’on applique la loi islamique, qu’on pratique la polygamie, la lapidation, qu’on adopte des comportements inhumains. Toutes les cultures ne méritent pas la même appréciation, le même respect."

Le message ne passe pas facilement, même dans "la plus grande démocratie du monde", l’Inde, où Taslima Nasreen aspire à vivre, à défaut de pouvoir rentrer dans son pays (son passeport lui a été retiré). Grâce à la mobilisation d’intellectuels à l’étranger, les autorités indiennes lui ont finalement renouvelé un visa d’un an, en août dernier. Mais la femme de lettres ne peut ni quitter New Delhi ni se livrer à des activités publiques. " C’est le pays où j’ai envie de vivre , commente amèrement Mme Nasreen . Mais pas la vie que j’ai envie de mener."