Le Docteur Luc Michel (UCL) n’est pas tendre avec les politiques belges. Selon lui, on n’a pas tiré de leçons de Tchernobyl.

Le professeur Luc Michel est chirurgien endocrinologue pour le CHU Mont-Godinne (UCL). Depuis presque 30 ans, il s’intéresse au lien entre les opérations de la thyroïde et le nuage radioactif de Tchernobyl. Il a publié ses résultats finaux ce mois-ci dans une revue scientifique. Il y a dix ans, il prévenait déjà les autorités d’une corrélation entre le passage du nuage et la récurrence du cancer papillaire de la thyroïde chez les moins de 15 ans en 1986. À l’époque déjà, il avait remarqué que les jeunes semblaient presque deux fois plus touchés par ce type de cancer que les personnes adultes. Ces derniers résultats montrent que cette incidence est de 30 % chez les jeunes. Alors que chez les adultes, elle est de 8 %.

Comment est né le sujet d’étude, quelle a été la cause de cette recherche?

Déjà, il faut savoir que le cancer de la thyroïde est extrêmement rare chez les enfants. Au début des années nonante j’ai eu un, puis trois, puis neuf cancers à opérer chez des enfants. Tous à des stades très avancés, avec métastases. On a contacté la santé publique, on nous a répondu qu’il n’y avait rien du tout. En 1999, je me suis rendu à Minsk, et en discutant avec des confrères, on m’a demandé si je connaissais un météorologue. En rentrant, j’ai appelé l’Institut royal météorologique (IRM). J’entre en contact avec Marc Van Diepenbeek. ‘Enfin un médecin nous contacte’, s’exclama-t-il. Il m’a envoyé son rapport sur la catastrophe de Tchernobyl et le passage du nuage… Le lien était fait.

Comment ce rapport prouve-t-il qu’il y a eu une contamination ?

"Déjà, il prouve que le nuage est bien arrivé en Belgique dans la nuit du premier au deux mai 1986 à 6h du matin. Et quand on regarde les niveaux de radiations, pendant plusieurs jours, ils resteront 20 fois plus élevés qu’en 61-62. À Cette époque, en pleine Guerre froide, le monde entier se livre à ces essais nucléaires dans l’atmosphère, Anglais, Français, Russes, Américains… 120 essais en 2 ans. Alors quand les autorités disent qu’il ne s’est rien passé… L’IRM a même mesuré l’iode radioactif au sol, les taux étaient alarmants."

On aurait dû distribuer des pastilles d’Iode à l’époque ?

"Bien sûr, je l’ai dit et écrit depuis des années. Les Polonais sont les seuls à en avoir distribué. Sur les 17 millions de pastilles distribuées, aucun effet secondaire significatif n’a été constaté. Mais il faut les distribuer directement. Ce n’est pas en buvant 5 jours après le lait d’une vache qui a avalé de l’iode que c’est dangereux. C’est l’inhalation qui est dangereuse. Le 1 et 2 mai 86 il faisait beau, les enfants étaient dehors à jouer notamment dans des bacs à sable, alors que le sable concentre les grains d’iode…"

C’est un problème politique ?

"C’est comme ça que ça va dans le monde politique belge, on noie le poisson. Je ne suis pas antinucléaire, mais je suis anti-lobby. Le lobby du nucléaire est très puissant. En plus, en Belgique, les différents responsables politiques n’arrivaient pas à se mettre d’accord. En Flandre, on rentrait les enfants, en Wallonie, on rentrait les vaches."

Encore aujourd’hui en allant à la pharmacie on ne peut se procurer des pastilles d’Iode…

"Si Tihange a un gros problème demain, les gens vont-ils foncer à la pharmacie ? Les premières zones décidées pour la diffusion de ces gélules étaient d’un rayon de 5 km, puis 10km, puis 20km et maintenant c’est 100 km autour des centrales. Mais il n’y a toujours pas de comprimés d’iode en quantité suffisante dans les pharmacies. Même 100 km ce n’est pas suffisant."

Pourquoi minimiser les risques ?

"Pour ne pas faire de vagues, pour ne pas faire peur aux gens, donc on a menti par omission. On voit, pour gérer Tchernobyl, qu’on s’est basé sur le modèle d’Hiroshima et de Nagazaki. On revit autour et à Hiroshima. Mais dans la bombe atomique baptisée Little Boy, il y avait 70 kg d’uranium. À Tchernobyl, il y en avait 14 tonnes. Et ce réacteur a déversé des déchets radioactifs dans l’atmosphère pendant des mois."

Est-ce qu’on mesure les conséquences en Belgique, au niveau sanitaire mais aussi à d’autres échelons ?

"Il faut au moins qu’on reconnaisse qu’on n’a rien fait, première chose. Deuxième chose, qu’on arrête de dire qu’il ne s’est rien passé. Sinon on n’évoluera jamais et on ne saura pas quoi faire en cas de nouvel accident. Les mesures à prendre sont simples, donner rapidement des pilules d’iode pour au moins protéger la thyroïde des enfants. Regarder les dates de naissance lors des inspections médicales scolaires. Si il y a eu un accident nucléaire et qu’ils inspectent les enfants. Palper la thyroïde, même dix ans après. En plus, il faut un suivi médical de ces populations, parce que le cancer peut arriver à 20, à 30 ou à 40 ans."

Est-on paré à un problème nucléaire chez nous ?

"Non. Demain, Tihange explose, il faut déplacer 600.000 personnes. Si c’est Doel qui explose, c’est 1.300.000 personnes. A-t-on testé un plan d’urgence ? Pourquoi, les Allemands regardent-ils nos centrales nucléaires avec inquiétude ?"