Réseaux sociaux envahis de déclarations d’amour pour le vieux roi Bhumibol, prières pour sa santé devant l’hôpital où il a passé le plus clair de ses dernières années : depuis quelques jours, la Thaïlande retenait sa respiration et la Bourse de Bangkok faisait le yo-yo en attendant l’annonce officielle de son décès. Elle a fini par tomber jeudi. Et elle a plongé le pays dans la tristesse et l’inconnu.

Le défunt roi avait été élevé au rang de quasi-divinité au cours de ses 70 années de règne. Même si, pour nombre d’opposants, il n’était qu’une "marionnette" aux mains des militaires au pouvoir depuis un coup d’Etat en mai 2014, il restait le socle de la société thaïe. Et tout délai dans la désignation de son successeur risque d’enfoncer le pays dans une dangereuse incertitude.

"Il est prêt"

Aussitôt faite la communication du décès, le Premier ministre Prayuth Chan-ocha a annoncé à la télévision que le Roi défunt "avait désigné son successeur en 1972", et que "le gouvernement informerait bientôt le Parlement de son choix". L’Assemblée était convoquée dans la soirée pour une session extraordinaire. Mais alors qu’on s’attendait à une nomination immédiate, le chef de la junte a déclaré aux journalistes "qu’il fallait attendre le bon moment, et que le prince héritier avait besoin de temps pour faire son deuil avec le reste du pays", ajoutant néanmoins que le fils du monarque défunt, Maha Vajiralongkorn, était "prêt à assurer son devoir d’héritier du trône". Or, Vajiralongkorn, 64 ans, est plus connu pour ses frasques que pour son sens des responsabilités politiques.

Il nomme son caniche maréchal

Alors que Bhumibol, littéralement vénéré, semblait le seul ciment des 67 millions d’habitants du royaume, profondément divisés par une décennie de crise politique, Vajiralongkorn est plutôt impopulaire.

Malgré la censure implacable qui punit de dizaines d’années de prison toute critique de la famille royale, y compris celle de ses chiens, les échos de la conduite de ce jet-setter qui vit la plupart du temps en Allemagne ont traversé la frontière. On avait vu la vidéo du prince organisant une fête en l’honneur de son caniche, son épouse de l’époque allumant les bougies seins nus et en string. Puis, la nomination dudit caniche en 2011 au rang officiel de maréchal en chef de l’armée de l’air avait stupéfié. Et cet été, la tenue pas très royale de ce père de sept enfants, trois fois divorcé, sur le tarmac de Munich en compagnie de sa maîtresse, faisait sensation.

Morts suspectes

Selon le journaliste écossais Andrew McGregor Marshall, auteur de "Un royaume en crise", l’ancien pilote de chasse peut être "dangereux".

L’an dernier, un diseur de bonne aventure détenu par l’armée pour crime de lèse-majesté est mort durant sa garde à vue, ainsi que deux autres membres du cercle rapproché du prince. Le premier a officiellement péri d’une infection du sang, les autres se seraient suicidés. Pour McGregor Marshall, analyste reconnu de la politique thaïlandaise, "la réalité est qu’ils ont été assassinés, et qu’on ne peut pas concevoir que ça ait pu arriver sans l’accord du prince". Le troisième divorce de Vajiralongkorn, en 2014, d’avec la princesse Srirasmi, avait aussi été d’une violence rare. L’oncle de son épouse, deuxième policier le plus haut placé du pays, avait d’abord été arrêté pour corruption et crime de lèse-majesté. Puis le prince héritier avait ordonné que le nom de Srirasmi soit effacé des registres de succession, avant de la répudier. Ses parents, frères et sœur ont été emprisonnés, et elle serait empêchée de voir son fils.

Pas de femme sur le trône

Un temps, il aurait été envisagé que la fille du roi, la princesse Sirindhorn, puisse succéder à son père. Mais la nomination d’une femme poserait tant de difficultés juridiques que cette solution semblait ces derniers temps écartée. Selon Giles Ji Ungpakorn, professeur thaïlandais en exil, "la princesse ne peut pas être monarque. Une femme non mariée détruirait le mythe sacré de la monarchie."

Une période de deuil d’un an a été décrétée, sans que l’on sache quelle sera la sévérité des mesures, dans un pays très dépendant des revenus du tourisme. Le gouvernement a demandé à toutes les chaînes de télévision en Thaïlande de diffuser un programme unique en noir et blanc pendant trente jours.

Jeudi soir, même des chaînes internationales comme la BBC et CNN s’étaient pliées à la demande. Les journaux et leurs sites Internet passent aussi aussi au noir et blanc, météo et publicités comprises.

Pour Jaran Ditapichai, leader en France des opposants en exil, "depuis que la monarchie absolue a été abolie en 1932, la Thaïlande est techniquement une démocratie parlementaire. Il faudrait que le nouveau roi appelle immédiatement à la réconciliation nationale, que le pays renoue avec la démocratie, et devienne une monarchie constitutionnelle. Mais beaucoup de Thaïlandais craignent le comportement du prince héritier. La situation est imprévisible." Laurence Defranoux © Libération