Des mauvaises langues assurent que Jacques Chirac souffrirait d’absences et de pertes de mémoire. Il ne se souviendrait plus guère qu’il fut président de la République, et encore moins qu’il fut maire de Paris. Cependant, à l’heure où la justice veut lui demander des comptes, c’est une autre comparution que d’aucuns désespèrent de voir inscrire au rôle : le procès en appel de son ex-fidèle lieutenant Jean Tiberi. Il ne s’agit plus ici d’une vingtaine d’emplois fictifs, mais de milliers de faux électeurs, dans le cadre d’une vaste fraude lors des municipales de 1995 et des législatives de 1997 qui valut à M. Tiberi dix mois de prison, 10 000 euros d’amende et trois ans d’inéligibilité en première instance. C’était en mai 2009. L’intéressé interjeta appel, avec effet suspensif sur la peine. Depuis, plus rien, alors que le délai habituel pour une procédure en appel est de six à douze mois

Plus rien ? Pas tout à fait. On a appris que le fils du "Prince Jean", Dominique Tiberi, avait été très discrètement nommé, le 20 janvier dernier, "contrôleur général économique et financier de première classe" à Bercy, sur proposition du ministre de l’Economie et des Finances, Christine Lagarde (à vous), avec la bénédiction, bien entendu, du président Sarkozy. Pour toute expérience en la matière, cet ancien cadre d’Air France peut se prévaloir d’être le 5e adjoint au maire du 5e arrondissement de Paris, son papa, Jean Sans Peur Et Sans Reproche. Auquel, d’ailleurs, d’aucuns le verraient bien succéder en 2014, si pas avant. Pour le reste, assurent ses détracteurs, le brillant nouveau contrôleur général ne saurait même pas en quoi consiste sa mission, et la CFDT n’a pas tardé à introduire un recours en annulation devant le Conseil d’Etat pour "erreur manifeste d’appréciation".

Il est vrai que, sur le choix de Dominique Tiberi, la Commission d’aptitude, appelée à statuer sur les candidatures aux postes de la haute administration, avait rendu un avis défavorable. Mais n’était-ce pas là ignorer les grandes qualités d’un homme auquel il n’incombait même pas d’aller vanter ses immenses mérites au Qatar ? Aurait-on oublié déjà les talents de gestion financière et de contrôle (de chantier) dont ce futur grand serviteur de l’Etat fit preuve, avec l’aide judicieuse de sa mère Xavière, il est vrai, dans la pittoresque affaire dite des "travaux de l’appartement de Dominique Tiberi" ?

Bien que propriétaire de deux appartements cossus à Paris (offerts par papa et maman), Dominique Tiberi, titulaire d’un très utile doctorat en gestion, avait jugé plus rentable de les louer et d’occuper plutôt un logement social, obtenu grâce à Jean Sans Terre Mais Pas Sans Influence, et entièrement rénové aux frais de l’Office public des HLM de Paris; la peinture, à en croire son directeur général adjoint, fut entièrement refaite deux fois parce que Xavière n’aimait pas la couleur.

On admirera au passage la disponibilité, tout entière dictée par l’amour maternel, de Xavière Tiberi. Elle venait à peine d’achever, on s’en souviendra, la rédaction d’un épuisant rapport de trente-six pages commandé par le président du Conseil général de l’Essonne, le RPR Xavier Dugoin. Ses "Réflexions sur les orientations du Conseil général de l’Essonne en matière de coopération décentralisée" (sic) furent rémunérées 200 000 francs français. Ce n’était pas cher payé car certaines des conclusions valaient de l’or. Aurait-on jamais pensé, par exemple, que "la francophonie ne pourra être viable et se développer que si c’est aussi une zone de développement économique et de prospérité" ?

Peut-on encore douter, dans ces conditions, de l’opportunité de désigner Dominique Tiberi aux plus hautes fonctions, lui qui a grandi sous d’aussi favorables auspices ? Le faire reviendrait aussi à mettre en doute la parole clairvoyante de Nicolas Sarkozy quand, candidat à l’élection présidentielle, il assurait que "la démocratie irréprochable, ce n’est pas une démocratie où les nominations se décident en fonction des connivences et des amitiés, mais en fonction des compétences". Qu’il est tentant, avouons-le, d’entrevoir désormais la perspective d’un rattachement de la Wallonie à une démocratie aussi irréprochable. Quel changement cela ferait.