Au moment où les déclarations annuelles de revenus arrivent dans les boîtes aux lettres des contribuables, les 38 ministres du gouvernement mettent en ligne leurs avoirs. Depuis lundi, le tout-venant a le loisir de ne plus rien ignorer du moindre compte bancaire, véhicule, appartement ou assurance-vie propriété du moindre des ministres.

C’est du jamais vu, et les intéressés, globalement, y ont consenti sans gaieté de cœur. Le duo Hollande-Ayrault le leur a imposé, dans le cadre du plan de moralisation de la politique ayant découlé de l’"affaire Jérôme Cahuzac" - ce ministre déchu ayant menti sur son patrimoine : ayant dissimulé ses comptes à l’étranger.

Une réforme qui a du mal à passer

Ce qui se fait déjà dans 24 pays européens a, en France, suscité de gros débats. Depuis des jours, cette mesure est vilipendée. A droite surtout, mais à gauche également, et pas marginalement : voir les réserves du propre président (PS) de l’Assemblée nationale.

Pour ces détracteurs, on serait là dans le registre moins de la transparence que du "voyeurisme" (l’UMP), du "déballage grotesque" (l’ex-Premier ministre Alain Juppé, lundi), voire du "pathétique, qui va alimenter le tous pourris" (l’ex-ministre Rachida Dati). Au contraire, pour ses partisans, "cette mesure de moralisation, de transparence, de contrôle est une arme anti-populisme, anti-poujadisme", dixit lundi le n° 1 du PS, Harlem Désir. Pour qui cela permettra d’éviter "que la France devienne l’Italie de Berlusconi ou de Beppe Grillo".

Un tel cadre aurait-il dissuadé Jérôme Cahuzac de mentir sur son patrimoine ? En son premier stade, le dispositif est basé sur la seule bonne foi des déclarants. Le degré de sérieux de la démarche dépendra des moyens qui seront donnés à l’autorité de contrôle.

Autre limite de l’exercice : ces documents, dans nombre de leurs volets (immobilier, etc.), ne sont que des estimations de valeurs, parfois contestables. En outre, ils ne précisent ni l’origine des avoirs déclarés, ni leur mode d’acquisition, ni l’évolution de ce patrimoine dans le passé. Quant aux revenus des élites, ils restent tabous : leurs feuilles d’imposition demeurant confidentielles. Ardu, dès lors, d’évaluer si un enrichissement éventuel est normal ou suspect. Enfin, ces déclarations ne sont que des photographies instantanées, relatives à un instant donné. Bien plus intéressante sera l’évolution de ces patrimoines sur plusieurs années, qui permettra de déceler d’éventuels enrichissements indus.

Plusieurs ministres n’en redoutent pas moins que l’ampleur de leur patrimoine soit mal perçue par l’opinion. Ce n’est pas ce que disent les sondages. Selon eux, les Français en majorité ne doutaient pas de l’aisance de leurs gouvernants, elle les indiffère, et ils trouvent qu’on devrait moins parler de cela que du chômage. L’opinion soutient néanmoins cet effort de transparence. Reste à voir si, à terme, il rehaussera l’image des politiques - corrompus, de l’avis de 55 % des sondés.

Le rapport particulier à l’argent d’un pays et de la gauche

Ce que l’Elysée et Matignon ont imposé aux ministres, ils vont à présent essayer de le faire appliquer aussi par une kyrielle d’élus : parlementaires, dirigeants de grands exécutifs locaux, etc.

En attendant, l’Hexagone redécouvre que, malgré tous les efforts du si décomplexé Nicolas Sarkozy, il garde un rapport avec l’argent différent de celui, par exemple, des Etats-Unis, où la fortune est valorisée. Lundi, sociologues et historiens reliaient cela à la France rurale d’antan (où "le petit paysan cachait ses avoirs, pour ne pas attiser les convoitises") et à son passé révolutionnaire de 1789 ("marxiste avant l’heure" : condamnant les possédants).

Un autre rapport particulier que ce débat remet en lumière, c’est celui qu’a la gauche socialiste avec l’argent. Cette gauche d’un François Mitterrand qui disait que "l’argent naturellement corrompt", mais qui finit par nommer ministre un Bernard Tapie. Cette gauche qui, ensuite, adora le si fortuné Dominique Strauss-Kahn. Puis élut à l’Elysée un François Hollande n’aimant pas "les riches", ayant "le monde de la Finance" pour "seul adversaire", mais dont le propre trésorier de campagne a des intérêts au paradis fiscal des îles Caïmans.