Reportage Correspondante en Tunisie

Les locaux du parti islamiste Ennahda ne désemplissent pas depuis dimanche. Militants et dirigeants du parti jubilent d’avoir remporté les premières élections libres de l’histoire de la Tunisie. "C’est une victoire historique", souriait mardi un jeune adhérent. Ennahda devrait remporter au moins 90 sièges sur 217 à l’Assemblée constituante, qui sera chargée de rédiger une Constitution et de désigner un nouvel exécutif provisoire.

"Le paysage politique va se redessiner autour d’Ennahda", note Kaïs Saïed, professeur de droit constitutionnel à l’université de Tunis. Composante fondamentale de l’Assemblée constituante, la formation islamiste "pèsera dans l’élaboration de la future Constitution". Mais "en aucun cas, il ne pourra décider seul", tempère l’historien Fayçal Cherif. "La majorité des deux tiers sera sans doute requise, et de toute façon, Ennahda n’aura pas 50 % des sièges. Il va devoir composer."

Depuis lundi, le mouvement répète qu’il est ouvert aux différents partis pour former une "alliance politique stable". Mais il a exclu d’ouvrir des pourparlers avec la Pétition populaire, obscure formation qui crée la surprise en remportant au moins 25 sièges. Mais des discussions pour la constitution d’un exécutif après l’installation de l’Assemblée constituante se sont engagées avec des formations de gauche, notamment le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, alors que la proclamation des résultats officiels se faisait attendre jeudi.

Ces partenaires devraient poser un certain nombre de garde-fous lors de l’élaboration de la future Constitution. Pour Kaïs Saïed, qui rappelle qu’Ennahda prône un islam modéré, les principales composantes de l’Assemblée devraient de toute façon tomber d’accord sur l’essentiel, comme le maintien l’article 1 de l’actuelle Constitution, qui fait référence à l’islam comme religion de l’Etat tunisien. "Ce n’est pas un point de discorde", dit-il. "L’écrasante majorité de la classe politique y est favorable, comme la population tunisienne."

Le succès d’Ennahda et l’échec des partis dits "laïques" est d’ailleurs significatif de l’attachement des Tunisiens à leur religion. "Le discours laïque a très peu d’écho dans la population", dit Fayçal Cherif. La diffusion, le 7 octobre, par une chaîne privée du film "Persepolis", dont une scène représente Dieu, avait déclenché des manifestations dans tout le pays. "Les Tunisiens ont ressenti une attaque envers leur religion", dit-il. "Cela a renforcé le soutien à Ennahda."

Reste que la société tunisienne, depuis longtemps sécularisée, "n’est pas prête à céder sur ses acquis, notamment en matière de droits des femmes", dit Fayçal Cherif, qui souligne qu’environ 60 % des électeurs n’ont pas voté pour le parti islamiste. Ennahda, qui "vise les élections organisées à l’issue des travaux de la Constituante" devrait éviter d’ici là toute mesure pouvant heurter l’opinion publique.

La même ambition devrait le mener à rechercher le consensus au sein de l’Assemblée Constituante et explique sa volonté de former un gouvernement de coalition. "Le parti ne veut pas avoir l’air d’imposer sa volonté", dit Kaïs Saïed. "Il ne veut pas non plus assumer seul la responsabilité gouvernementale". Une analyse partagée par Fayçal Cherif, qui souligne que ses dirigeants "savent qu’ils n’ont pas intérêt à gouverner seul, au vu de la délicate situation économique et sociale".

Car les attentes sont grandes. Le gouvernement provisoire devra répondre à une très forte demande sociale, alors que le taux de chômage atteint 19 %, plus de neuf mois après la révolution. Le discours "populaire voire populiste, axé sur les difficultés quotidiennes" a d’ailleurs été largement utilisé par Ennahda, souligne Fayçal Cherif.

Pour le politologue Hamadi Redissi, professeur à l’université de Tunis, la volonté d’ouverture affichée par Ennahda ne garantit pas sa bonne foi. Il fustige le "double discours" du parti, modéré en public mais plus musclé en petit comité. "Ennahda dit tout et son contraire", dit-il. "On ne peut savoir à quoi s’attendre." Une critique partagée par plusieurs observateurs qui craignent une islamisation discrète et progressive de la société tunisienne. "Evitons les procès d’intention", dit Fayçal Cherif. "Laissons une chance à ce parti élu démocratiquement."