Plus aucune surprise ne pouvait encore venir ravir la victoire aux islamistes d’Ennahda aux élections de l’Assemblée nationale constituante en Tunisie. Le mouvement, grandissime favori de ces premières élections libres du pays, s’était rapidement proclamé vainqueur avant même que les résultats partiels ne soient connus. Cette victoire, les résultats officiels définitifs l’ont confirmée pleinement jeudi dans la soirée. Ennahda (Renaissance) remporte 41,47 % des suffrages exprimés, de quoi installer 90 députés parmi les 217 sièges de l’Assemblée constituante, qui s’attellera principalement à la rédaction d’une nouvelle constitution pour la Tunisie.

Avec un tel score, le parti islamiste fait davantage que les quatre principales formations de la gauche et du centre réunies. Le Congrès pour la République (CPR), Ettakatol, le Parti démocrate progressiste (PDP) et la coalition du Pôle démocratique moderniste (PDM) totalisent 73 sièges. Ces résultats définitifs restent toutefois provisoires jusqu’à la fin des recours devant le tribunal administratif qui doit se prononcer dans un délai de cinq jours.

La victoire d’Ennahda est un véritable raz de marée, puisque le mouvement arrive en tête dans toutes les circonscriptions électorales du pays. A Sidi Bouzid, premier épicentre de la révolution, il leur aura toutefois fallu l’invalidation de la lise d’Al Aridha, qui avait créé la surprise en se hissant sur le podium à l’échelle du pays alors que les résultats n’étaient que partiels. Dirigée par un richissime homme d’affaires exilé à Londres et inconnue avant le scrutin, la "Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement" comme se surnomme Al Aridha termine au quatrième rang et remporte 19 sièges (8,76 % des suffrages), malgré l’invalidation de six de ses listes (Sidi Bouzid, Kasserine, Tataouine, Sfax, Jendouba et en France) pour "irrégularité de financement" .

Des troubles ont éclaté jeudi soir (et ont repris vendredi) à Sidi Bouzid, fief d’Al Aridha, suite à l’annonce des résultats et à l’invalidation de ses listes. Le chef de la "Pétition populaire", Hechmi Haamdi, a déclaré qu’il ne rentrerait pas en Tunisie si le numéro 2 d’Ennahda, Hamadi Jebali, devenait Premier ministre, poste auquel il est candidat.

Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste interdit sous le président Zine El Abidine Ben Ali et légalisé après la révolution, a appelé vendredi les habitants de Sidi Bouzid "au calme et à la préservation des biens publics" , alors qu’un couvre-feu était instauré à partir de 19 heures locales. Le local d’Ennahda et des bâtiments publics de cette ville du centre du pays ont été mis à sac et pillés. Le chef islamiste a affirmé voir dans les troubles "la main du RCD dissous" , l’ancien parti du président Zine El Abidine Ben Ali, duquel Al Aridha est soupçonné d’être proche, ce qu’il réfute.

La victoire des islamistes en Tunisie - de même que l’instauration de la charia annoncée en même temps que la victoire des insurgés en Libye - entretient les suspicions et les craintes des défenseurs des libertés fondamentales et des opinions publiques occidentales. Les islamistes récoltent sans doute les fruits de leur opposition à la dictature et de la sympathie que leur a valu leur persécution. Le mouvement Ennahda, qui assure qu’il a une vision modérée de l’islam, s’est dit prêt à composer.

Rached Ghannouchi a promis vendredi de construire un régime démocratique et a tendu la main aux autres forces politiques. "La démocratie, c’est pour tout le monde, nos cœurs sont ouverts à tout le monde, on demande à tous nos frères quelles que soient leurs orientations politiques de participer à l’écriture de la constitution et l’instauration d’un régime démocratique" , a déclaré M. Ghannouchi lors d’une conférence de presse.

"La révolution n’a pas eu lieu pour détruire un Etat, mais pour détruire un régime. Nous sommes déterminés à protéger l’Etat tunisien" , a martelé M. Ghannouchi. "Il y a eu une révolution dans ce pays. Les gens veulent un changement de politique et de visages" , a ajouté le leader du parti islamiste.

Il a également réaffirmé son "engagement envers les femmes de Tunisie pour renforcer leur rôle dans la prise de décision politique, afin d’éviter toute marche arrière sur leurs acquis" . Il a souligné que 42 des 49 femmes élues au sein de l’Assemblée constituante étaient membres de son parti.

Quant aux jeunes, l’un des principaux enjeux de la révolution tunisienne, Rached Ghannouchi leur a proposé un avenir plus attrayant, au service de leur pays. "La Tunisie a besoin de tous ses fils et, dans quelques années, elle sera un pays qui attire les compétences au lieu de les refouler" , a-t-il souligné, estimant que l’Europe n’aurait bientôt plus à "se tracasser" pour "l’immigration illégale" en provenance de Tunisie. "Nous disons à l’Europe que l’immigration illégale ne va plus vous tracasser. Nous n’allons plus vous faire cadeau de nos jeunes diplômés."