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Les tensions diplomatiques entre les Pays-Bas et la Turquie, autour du sort du petit Yunus, ne retombent pas. Âgé de 9 ans, cet enfant d'origine turque a toujours vécu aux Pays-Bas. Mais, depuis qu'il a 4 mois, il grandit au sein d'un couple de lesbiennes néerlandaises. Et, aujourd'hui, ses parents biologiques, eux aussi vivant aux Pays-Bas, tentent de le récupérer. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan s'est emparé de l'affaire, arguant qu'il était opposé à ce qu'un enfant de l'immigration soit élevé en dehors des valeurs et de la culture d'origine.

Yunus avait été placé à l'âge de 4 mois, suite à une hospitalisation pour une blessure au crâne et un bras cassé. En 2008, ses deux frères avaient, eux aussi, dû être retirés des mains de leurs parents. Mais ces derniers ont depuis récupéré la garde d'Hail et Arif et ils souhaitent maintenant retrouver leur troisième rejeton.

Cependant, le mois dernier, la justice néerlandaise s'était opposée à la demande de parents turcs. La décision avait provoqué un certain émoi en Turquie et le soutien bienveillant de ses plus hautes autorités à la famille déboutée. Le vice-Premier ministre Bekir Bozdag avait d'ailleurs clamé que "Les familles turques ne veulent pas donner leurs enfants à des couples homosexuels. Il est important que ces enfants soient élevés dans un environnement similaire à celui de leur culture familiale". Et le ministre d'insister sur l'état de "confusion" de ce garçon qui appelle ses deux parents "maman".

Vu la tournure que prend la polémique, il ne faisait aucun doute que ce brûlant dossier serait à nouveau au coeur des débats lors de la visite de Recep Tayyip Erdogan aux Pays-Bas ces 20 et 21 mars. Le Premier ministre a d'ailleurs demandé à voir le bambin. Mais la famille a refusé catégoriquement et s'est réfugiée dans un lieu tenu secret, tout en recourant à une protection policière.

"Une identité religieuse de plus en plus dure"

Interrogé par LaLibre.be, le philosophe et professeur à l'ULB Guy Haarscher trouve l'image renvoyée par la Turquie "extrêmement rétrograde". "Je ne vois pas en quoi l'enfant appartient à une nation ou à une culture. Cela suppose que l'intérêt de l'enfant passe après le problème d'identité culturelle dont se considère comme propriétaire un gouvernement étranger. C'est comme si d'un point de vue génétique, ou d'origine, l'enfant devait nécessairement être éduqué dans une certaine voie. Les seuls critères qui doivent intervenir sont : que l'enfant soit bien traité, que la famille soit fiable, qu'un contrôle soit exercé par les services sociaux."

Cependant, le sort des enfants confiés à des couples de même sexe n'est pas le seul à gêner les responsables turcs, qui s'inquiètent aussi de celui des orphelins placés dans des familles ou des institutions chrétiennes. "Les autorités ajoutent à une identité turque une identité religieuse qui devient de plus en plus dure", souligne Guy Haarscher. "Mais dire qu'on refuse les parents chrétiens, cela consiste à dire 'non' à toute personne non musulmane, car ces autorités ne vont pas non plus les confier à des orthodoxes ou autres..."

Parce qu'ils dénombrent une importante communauté d'origine turque, les Pays-Bas, l'Allemagne ou encore la Belgique se trouvent dans le collimateur des hautes sphères turques. Mais pourquoi le gouvernement islamo-conservateur ne lâche pas du leste ? "C'est une stratégie de la Turquie", analyse Guy Haarscher. "Le pays a une très grande ambition vis-à-vis de l'espace turcophone des anciens pays du Bloc soviétique, auquel il tente de faire passer un message. Et puis, le gouvernement et la Diyanet (ministère des Affaires religieuses) veulent avoir une influence sur les communautés d'origine turque." On peut donc y voir une tentative à tous crins de sauvegarde des valeurs.

"Nous n'avons apparemment pas songé à notre postérité"

Dans cet épineux dossier, les agences chargées de placer les enfants sont directement mises en cause. Doivent-elles recenser les familles d'accueil en fonction de leur religion ou de leur ethnie ? "Ce n'est pas notre rôle", répondent-elles.

"Nous mettons tout en oeuvre pour trouver à chaque enfant la solution la plus adaptée", plaide la porte-parole de la Jeugdformaat Foundation néerlandaise, qui réunit plus d'un millier de familles d'accueil autour de La Haye, où vivent plus de 35.000 personnes de nationalité ou d'origine turque. "C'est la raison pour laquelle nous regardons d'abord s'il existe des membres de la famille qui peuvent prendre soin de l'enfant", ajoute-t-elle, "mais ce n'est pas toujours possible, il faut alors se tourner vers les parents disponibles".

Pour limiter ce scénario, certaines ONG tentent d'encourager les couples d'origine turque à adopter. "Nous vivons en Europe depuis cinquante ans. Nous avons ouvert des mosquées, des boutiques de thé, des restaurants. Mais nous n'avons apparemment pas songé à notre postérité", déplore Kamil Altay, à la tête de l'association allemande Umut Yildizi (Etoile d'espoir). Grâce à des campagnes d'informations, plus de familles turques se proposent aujourd'hui pour adopter.