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C’est un palais mal né, à l’inauguration ratée, entaché d’une réprobation unanime. Dès le début de sa construction en 2012, sa taille et le site choisi pour son installation avaient fait grincer des dents. La justice, à deux reprises, avait même invalidé le déclassement du site protégé, mais les travaux avaient continué comme si de rien n’était. Mieux : interrogé à ce sujet, au printemps 2013, Recep Tayyip Erdogan, devenu président depuis, avait répondu, défiant : "Personne ne peut empêcher l’achèvement du bâtiment. S’ils sont assez forts, qu’ils viennent le démolir !". Le ton était donné : cet édifice aurait un destin hors norme, intimement lié à la volonté toute puissante de M. Erdogan.

Au départ, le palais était destiné à abriter l’administration du chef du gouvernement. La carrière de M. Erdogan prenant le chemin de la magistrature suprême, l’affectation de l’ancien futur siège du Premier ministère se vit surclassée en Palais présidentiel, fonction qui ne pouvait lui échapper. Et de fait, Recep Tayyip Erdogan fut élu le 10 août au premier tour de scrutin.

"Rejouer les 1 001 nuits ?"

De là viennent d’ailleurs sans doute une bonne partie des importants dépassements de frais qui lui sont reprochés aujourd’hui. "Le coût total du palais est de 1 milliard 370 millions de livres turques avec l’allocation prévue pour la fin des travaux en 2015", annonçait en début de semaine le ministre des Finances Mehmet Simsek, révélant un doublement du montant initial. L’opposition kémaliste (CHP), se prévalant d’un rapport de la Cour des comptes pointant des irrégularités tant au niveau de l’achat des parcelles et de l’attribution de la maîtrise d’œuvre qu’à celui des appels d’offres pour le gros œuvre et les finitions, a porté l’affaire devant le Parlement, demandant s’il n’y avait pas là quelque "irrégularité". Sans obtenir de réponse jusque-là.

"Que comptez-vous faire dans un palais de 1 000 pièces ? Rejouer les 1 001 nuits ?", demande pour sa part le vice-président du parti nationaliste MHP. Nombreux sont les commentateurs, comme le député CHP Izzet Çetin, à faire la comparaison avec le palais de Nicolae Ceausescu.

Le Palais blanc (blanc comme sa façade, mais surtout comme le parti AK, "ak" voulant dire "blanc immaculé") du président Erdogan, qui a été entièrement décoré et aménagé sous ses ordres dans un mélange de styles seldjoukide et ottoman, n’a pu être inauguré comme prévu le 29 octobre dernier. Officiellement, ce n’est pas parce que les travaux ne sont pas finis, mais parce que dix-huit mineurs demeuraient, ce jour-là, ensevelis sous terre après un accident dans une houillère, dans l’ouest du pays. D’une certaine manière, cela vaut peut-être mieux ainsi car l’ensemble des formations d’opposition avaient annoncé boycotter la traditionnelle réception marquant l’anniversaire de la République.

Un crime de lèse-majesté

Certes, abandonner l’ancien Palais présidentiel dit "rose", choisi par Mustafa Kemal Atatürk, pour construire un nouveau complexe sur le site lui aussi historique de la "Ferme forestière Atatürk", avait toutes les chances de passer, aux yeux des Kémalistes, pour un affront, un crime de lèse-majesté. D’autant que l’occupation du site nécessitait l’abattage de quelque 3 000 arbres.

"Ce déménagement est un symbole fort illustrant la volonté d’Erdogan, qui ne cache pas sa volonté d’être le deuxième fondateur de la République, de marquer la Turquie de son empreinte pour les 50 années à venir, tout comme Atatürk a modelé le pays jusque-là", analyse le politologue Ahmet Insel. Mais surtout la démesure de cette réalisation, qui serait le plus grand palais présidentiel du monde, grand comme quatre fois Versailles avec ses 300 000 m2, représente pour beaucoup la confirmation de la dérive autoritaire du maître de la Turquie. Celui qui règne sans partage depuis 12 ans sur la Turquie et qui rêve depuis longtemps, sans y parvenir, d’instaurer un régime présidentiel à la mesure de son ambition, et qui ne parvient pas non plus à prendre ses quartiers dans un palais gigantesque… peut-être trop grand pour lui.