Kiev accuse le président russe Vladimir Poutine de vouloir "prendre l'Ukraine", un scénario que plusieurs experts envisagent, estimant que Moscou a des visées guerrières et pourrait annexer jusqu'à la moitié du pays.

"Le but final de Vladimir Poutine est non seulement les régions (séparatistes de l'Est) de Donetsk et de Lougansk, il veut prendre l'Ukraine entière", a dénoncé samedi le Premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk. Le premier pas serait la création d'un "couloir" reliant la frontière russe à la Crimée, péninsule annexée par la Russie en mars.

"Il ne peut pas accepter l'idée que l'Ukraine fasse partie de la famille européenne, il veut restaurer l'Union soviétique", a ajouté M. Iatseniouk.

Les Occidentaux accusent la Russie d'avoir envoyé plus de mille soldats combattre aux côtés des séparatistes prorusses, ce que Moscou dément.

Depuis le cessez-le-feu entre Kiev et les rebelles, une large partie du territoire le long de la frontière russe échappe au contrôle des autorités ukrainiennes, de Lougansk à la côte de la mer d'Azov.

-Un Etat croupion-

Pour plusieurs analystes, la Russie esquisse ainsi un Etat croupion lui permettant de maintenir la pression sur Kiev, comme en Géorgie où deux républiques séparatistes ont reçu l'appui militaire de Moscou en 2008.

Moscou n'a pas intérêt à avoir une "zone tampon", a répliqué Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, et cela ni en Ukraine ni en Transdniestrie, a-t-il dit, faisant référence à cette région de l'est de la Moldavie qui a déclaré son indépendance en 1990, soutenue en sous-main par la Russie.

D'autres pensent que M. Poutine, qui agite depuis six mois le concept de "Novorossia" --la "Nouvelle Russie", terme de l'époque tsariste désignant les nouveaux territoires de l'empire russe--, veut en fait aller bien plus loin.

- Une offensive dès octobre -

En Pologne, des chercheurs de l'Institut des Relations internationales (PISM) ont prévenu qu'une nouvelle offensive se produirait dès cet hiver en Ukraine. Le scénario présenté comme le plus réaliste prévoit une intervention russe fin octobre pour parfaire ce que le cessez-le-feu a déjà mis en place: un passage terrestre long de 300 km et large de 50 km pour garantir l'approvisionnement en produits alimentaires et en énergie de la Crimée depuis la Russie.

Le deuxième scénario, "probable à 30%", évoque la proclamation en janvier d'une "Novorossia" dans la moitié sud de l'Ukraine, conquise par 50 à 70.000 soldats russes, et qui permettrait de relier la Transdniestrie à la Russie en passant par la Crimée. L'économie ukrainienne serait alors très durement frappée, avec la perte de sept ports maritimes, dont celui d'Odessa, et de deux centrales nucléaires. Son PNB chuterait de 27% et un million de personnes seraient déplacées.

-Une partition du pays"

Enfin, le scénario le plus noir verrait une partition du pays, la Russie contrôlant l'Est industriel, ce qui réduirait l'Ukraine aux territoires sur la rive droite du Dniepr après l'intervention de plus de 100.000 soldats russes et d'importantes pertes dans leurs rangs.

Des chercheurs de l'institut britannique RUSI avaient évoqué de tels scénarios dès le mois d'avril, soulignant que l'industrie russe de l'armement dépend à 30% de produits ukrainiens irremplaçables, notamment pour les missiles et l'aviation, ce qui pourrait pousser Moscou à occuper le sud et l'est de l'Ukraine afin d'en sécuriser l'approvisionnement.

"Ce sont surtout les calculs du Kremlin qui vont déterminer jusqu'où ira la Russie", nuance Ulrich Speck, de l'institut Carnegie Europe. "Combien de victimes sont acceptables? Jusqu'à quel point ses rapports avec l'Ouest peuvent-ils se dégrader? Un territoire ainsi conquis pourrait-il vraiment être administré par les Russes, ou deviendrait-il le théâtre d'une guerre partisane sans fin?"

La Russie de Vladimir Poutine a surtout "l'avantage stratégique immense d'avoir devant elle un laps de temps bien plus long que les démocraties occidentales, rythmées par des échéances électorales", pointe Giles Keir, chercheur à l'institut londonien Chatham House. "Elle a montré par le passé qu'elle savait attendre le bon moment, puis intervenir quand tout le monde l'avait oubliée en créant la surprise".