"J’avais 21 ans. La pression sociale en Ukraine était très forte. On n’arrêtait pas de me faire remarquer que je n’avais pas de copain. Si bien que j’en suis venue à douter de moi-même, et quand un homme de 56 ans s’est intéressé à moi, je me suis dit que c’était ma chance. Nous nous sommes rencontrés un peu, et je l’ai invité à mon anniversaire. Pendant la soirée, je suis tombée malade. Et entre deux allers-retours aux toilettes pour vomir, il m’a violée. Le lendemain, il m’a offert des fleurs. Je me suis convaincue qu’il n’y avait rien eu de mal. Nous n’avons jamais évoqué le sujet."

Six ans plus tard, Oksana Osmolovska a décidé de parler, "pour les centaines de jeunes filles sans éducation, par exemple celles qui viennent des campagnes pour étudier et se retrouvent désarmées face à un professeur qui demande quelque chose d’elles".

Parler. Ou plutôt écrire. Comme des centaines d’autres, c’est sur son mur Facebook qu’Oksana Osmolovska a d’abord partagé son histoire, dans la vague du mouvement #Jenaipaspeurdeparler, qui tapisse les murs des réseaux sociaux ukrainiens et russes depuis le 5 juillet.

Une réaction de trop

Ce jour-là, c’était un post de la militante civique Anastasia Melnychenko qui a délié les langues. L’ancienne journaliste ukrainienne, féministe affirmée, s’insurgeait de la réaction d’un homme ayant trouvé une femme évanouie dans un parc, laissée pour morte après avoir été violée : "Elle n’aurait pas traîné là en pleine nuit." Pour Anastasia Melnychenko, c’en était trop. "Je veux que nous, les femmes, parlions aujourd’hui […] Nous n’avons pas à fournir d’excuses, on ne peut rien nous reprocher. Ceux qui nous violentent sont toujours les coupables." Son message est partagé plus de trois cents fois sur Facebook, reçoit des centaines de commentaires, et encourage des dizaines d’utilisateurs, femmes et hommes, à livrer leurs histoires.

Le mouvement s’étend rapidement aux réseaux russes, et fait l’effet d’un choc dans des sociétés patriarcales et conservatrices. Les non-dits sur les questions sexuelles y sont la règle, tant en matière d’éducation qu’en ce qui concerne la justice pour les victimes. "Devant un juge, la victime doit prouver qu’elle a été violée, et être soumise à des interrogatoires humiliants", explique Aliona Zoubchenko, porte-parole de l’association La Strada-Ukraine, en charge d’un suivi de victimes.

"Un complexe de violeur"

"Les filles sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent être polies, silencieuses, calmes, soumises et prêtes à satisfaire les besoins de leurs maris", poursuit Aliona Zoubchenko. "La première explication de ce phénomène, c’est que notre société le permet", corrobore Eliash Strongowski, un militant civique et féministe ukrainien. "Les filles développent un complexe de victime, et les garçons un complexe de violeur."

Les utilisateurs de réseaux sociaux ne sont néanmoins pas unanimes sur #Jenaipaspeurdeparler. Si certains hommes y apportent leur soutien, voire demandent pardon pour leurs comportements, nombreux sont ceux qui s’indignent de telles confessions en public et persistent à rejeter la faute de viols et harcèlements sur des femmes qu’ils jugent "trop aguicheuses". L’Eglise orthodoxe russe, très présente en Ukraine, s’est contentée d’associer les violences sexuelles à "une composante de l’éducation, comme les punitions corporelles des enfants".