CORRESPONDANT À ISTANBUL

La venue de Benoît XVI en Turquie, le 28 novembre, ne s'inscrivait pas du tout dans le cadre d'une volonté de saluer un pays candidat à l'intégration dans l'Union Européenne, ce pays fut-il la «Terre des églises» où le christianisme s'est implanté et développé, mais aussi déchiré, au fil des vingt derniers siècles. Non, sa visite s'inscrivait dans la poursuite de l'oeuvre de Jean-Paul II qui avait voué son ministère au rapprochement de l'Eglise catholique avec le monde orthodoxe, dont le centre historique est l'ancienne Constantinople, aujourd'hui Istanbul. Il venait donc en Turquie pour rencontrer avant tout le Patriarche Bartholomée 1er, et ce n'est que pour respecter le protocole que la Présidence turque avait fini par inviter officiellement le Souverain pontife, convié par le Patriarcat orthodoxe.

Car le nouveau Pape est connu en Turquie pour ce que beaucoup de Turcs considèrent comme une aversion de l'islam alors que le précédent - qui visita la Turquie à trois reprises - l'était pour son hostilité au communisme. Alors cardinal Ratzinger, il n'avait pas caché que l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne serait selon lui une «énorme erreur» et un choix «allant contre le sens de l'Histoire» . Benoît XVI ne vient donc renforcer le dialogue qu'entre les branches de la religion chrétienne, mais certainement pas avec les autres religions dont l'islam. Aux yeux des Turcs, ses récentes déclarations ne font qu'illustrer une islamophobie dont il s'était déjà fait l'écho lui-même, mais que le président américain George Bush a encore ravivée avec son évocation du «fascisme islamique» , estime la presse, qui pense que la visite pontificale pourrait du coup être compromise.

Invitation maintenue

Les «unes» des journaux turcs montraient vendredi une rare unanimité réprobatrice, l'influent journal libéral «Milliyet» estimant même que la réaction du «tac-au-tac» du directeur des Affaires religieuses, organe gouvernemental supervisant l'islam dans la république laïque turque, sous-entendrait que le Pape n'est plus le bienvenu en Turquie. «La visite d'une personne ayant de telles opinions sur l'islam et son Prophète ne représente aucun intérêt pour le monde musulman» , a déclaré le Pr Ali Bardakoglu, cité par le quotidien. Une déclaration peu empreinte de diplomatie pour un haut fonctionnaire qui n'a pas l'habitude de se mêler de ce qui ne le regarde pas, et surtout pas de politique intérieure ou étrangère. L'invitation officielle adressée au Souverain pontife peut difficilement être reprise et annulée, et la mesure n'est pas à l'étude, d'après un diplomate turc cité par l'agence France-presse sous couvert d'anonymat. Pour l'instant?

L'organe des musulmans les plus conservateurs, Yeni Safak, n'hésite pas à interpeller directement Benoît XVI: «Retire ces mots!» . En évoquant une religion qui s'est imposée «par la force de l'épée» et «une foi dénuée de toute raison» , le Pape ne veut-il pas tout simplement rappeler ainsi son point de vue selon lequel la Turquie n'a pas sa place en Europe?, se demande le journal populaire «Sabah».

Tous les journaux reviennent sur la mise en garde à peine voilée de M. Bardakoglu au sujet de la visite papale: «J'espère qu'il s'excusera et se rendra compte du mal qu'il fait à la paix (entre les religions), car s'il ne fait pas son autocritique, sa venue ne semble pas devoir servir cette paix» .

Une demande d'excuses formulée également par des responsables syndicaux et politiques du pays, le vice-président du groupe parlementaire du parti de la Justice et du Développement allant jusqu'à mettre Benoît XVI «dans la catégorie d'Hitler et de Mussolini» ! Pour la Turquie qui se targue de vouloir rapprocher le monde islamique et l'Occident pour éviter le choc des civilisations prédit par Huttington, plus que pour tous les autres pays musulmans de la planète, les propos du Souverain pontife ont été vécus comme un affront délibéré et inacceptable.

© La Libre Belgique 2006