Un coup de filet qui, lundi et mardi, a permis le démantèlement d'un réseau terroriste qui préparait des attentats contre des personnalités politiques et des officiers de l'armée a mis au jour une importante connexion avec la Belgique et, peut-être, des liens avec le Hezbollah chiite libanais. Selon le ministre marocain de l'Intérieur, Chakib Benmoussa, le chef de ce groupe terroriste serait un homme disposant des nationalités belge et marocaine, résidant en Belgique (à Edegem, près de Gand, selon VTM), Abdelkader Belliraj, dit aussi "Ilyass" ou "Abdelkrim".

Apparemment, cet homme aurait, à l'origine, conjugué grand banditisme et combat idéologique. Le ministre a rapporté, mercredi soir, qu'Abdelkader Belliraj se serait rendu coupable en Belgique de six assassinats entre 1986 et 1989; des faits qui n'auraient jamais été élucidés. Les autorités de Rabat auraient fait référence à l'assassinat du recteur de la Grande Mosquée de Bruxelles et de son adjoint, le 29 mars 1989, pensait-on par les services de renseignement iraniens pour avoir contesté la fatwa lancée la même année par Téhéran contre Salman Rushdie, et à celui de Joseph Wibran, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) et médecin à l'hôpital Erasme, à Bruxelles, devant lequel il fut tué le 3 octobre 1989. Le parquet fédéral a annoncé mercredi soir l'ouverture d'une enquête judiciaire.

A partir de 1992, Abdelkader Belliraj aurait accentué la dimension islamiste radicale de ses activités, tout en continuant à les financer par des délits de droit commun. Ainsi, plus récemment, deux hold-up d'envergure auraient fourni aux terroristes des fonds pour soutenir des opérations au Maroc, en l'an 2000 à Bruxelles et à Luxembourg, a précisé à Rabat Chakib Benmoussa. Deux braquages, perpétrés selon le même modus operandi, ont effectivement défrayé la chronique cette année-là. Le 9 octobre, des convoyeurs de fonds de la société Brink's étaient attaqués sur le tarmac de l'aéroport de Luxembourg avant l'embarquement, notamment, de 66 kilos de billets sur un avion de la compagnie suisse "Crossair". Le 31 octobre, même scénario, quatre malfaiteurs braquaient un fourgon de la même société à l'aéroport de Bruxelles-National, emportant des caisses de diamants avant leur chargement dans un avion de la Lufthansa. L'enquête dira si ce sont effectivement ces hold-up qui sont à imputer au groupe d'Abdelkader Belliraj. Le ministre marocain de l'Intérieur a précisé qu'ils auraient été commis avec le concours de truands européens.

Au Maroc, le coup de filet antiterroriste a provoqué une onde de choc parce que parmi les 32 personnes arrêtées (dont deux autres Belges, outre Belliraj), figurent des directeurs de société, des fonctionnaires, dont un policier, un informaticien, un gérant d'hôtel à Marrakech, bref des personnes qui présentent un profil fort différent des jeunes chômeurs de la banlieue de Casablanca qui avaient été impliqués dans les attentats meurtriers de 2004 et de 2007. Le réseau aurait ainsi blanchi de l'argent dans des activités touristiques, des projets immobiliers et commerciaux. Un arsenal militaire a été saisi au cours de perquisitions à Casablanca et à Nador; il comprend des fusils d'assaut Kalachnikov, des fusils mitrailleurs Uzi et des pistolets automatiques.

Un parti dissous

Surtout, des "liens avérés" ont été établis avec des formations politiques islamistes. En tout cas avec "Al Badil al Hadari" ("Alternative civilisationnelle") puisque deux de ses dirigeants ont été arrêtés, le secrétaire général Mustapha al Motassem et le porte-parole Mohamed al Amin Rakala, et aussi avec le Mouvement de l'Oumma, son chef Mohammed el Marouani étant sous les verrous. "Alternative civilisationnelle" a, du reste, été dissoute. Des soupçons pèsent enfin sur trois autres petites formations islamistes, "Chabiba islamya" ("Jeunesse islamique", interdit), le Mouvement révolutionnaire islamique marocain (MRIM) et le Mouvement des moujahidines au Maroc.

Là aussi, ces révélations ont suscité une certaine consternation à Rabat parce qu'elles démontreraient la collusion entre un groupe extrémiste et des partis dont certains étaient plutôt rangés sous l'étiquette "islamistes modérés". Le ministre marocain de l'Intérieur a en outre soutenu que le réseau d'Abdelkader Belliraj était peu ou prou lié à al Qaeda, au Groupe islamique combattant marocain (GICM) et au Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) algérien.

Enfin pour clôturer le tout, les autorités et certains médias marocains soupçonnent une connexion entre le réseau démantelé et le mouvement islamiste proiranien libanais du Hezbollah. Le démontrerait notamment l'arrestation, à la faveur du coup de filet du début de la semaine, de Abdelhatif Sriti, le correspondant au Maroc de la chaîne de télévision al Manar, qui est le canal officiel du Hezbollah.