Alors que l'Irak continue de s'enfoncer dans les violences, l'évoquer sous l'angle de la culture ne relève pas de l'évidence. Ce le sera encore moins demain après l'assassinat, samedi à Bagdad, d'un grand homme de culture irakien, Abdullah Kamel Shiaa, qui avait la particularité d'avoir la double nationalité, belge et irakienne.

Agé de 57 ans, il était rentré à Bagdad en novembre 2003, soit quelques mois seulement après la chute de Saddam Hussein, dont il avait fui le régime naissant à la fin des années '70. Il avait servi quatre ministres de la Culture successifs et occupait le poste de Président du Comité national de coordination pour la sauvegarde du patrimoine culturel en Irak. A ce titre, il avait participé ces dernières semaines à des négociations avec l'Union européenne dans la perspective d'un accord de coopération. Il avait notamment plaidé pour la restitution à l'Irak d'oeuvres d'art pillées lors de la guerre de 2003.

Quartier "sécurisé"

Le modus operandi de son assassinat déroge quelque peu aux habitudes terroristes. Abdullah Kamel Shiaa a été assassiné de deux balles, samedi après-midi en plein coeur de Bagdad, par un homme armé d'un pistolet avec silencieux; un artifice dont s'embarrassent rarement les terroristes islamistes. Il se trouvait à l'intérieur de sa voiture - son chauffeur a été blessé - qui traversait un quartier de la capitale irakienne censé être sécurisé par la Brigade Badr, le bras armé du Conseil suprême islamique en Irak, importante formation chiite.

Bref, un scénario qui fait plutôt penser à un règlement de comptes opéré en toutes hypothèses par un professionnel. Une méthode qui éclaire peut-être également le mobile de son assassinat. Consultant au ministère de la Culture, Abdullah Kamel Shiaa était pressenti pour une promotion, semble-t-il, comme représentant de l'Irak auprès de l'Unesco, à Paris. Cela aurait pu susciter des jalousies. Certains observateurs lient aussi son assassinat à la condamnation, la veille, de membres de l'entourage d'un précédent ministre de la Culture pour corruption.

Abdullah Kamel Shiaa, sympathisant du Parti communiste, dérangeait aussi parce qu'il était un militant laïque affiché dans un pays où la religion a pris une place de plus en plus grande dans la société et la vie politique.

Expositions en Europe

Le monde culturel arabe a salué la personnalité d'Abdullah Kamel Shiaa. Il était reconnu comme un grand critique littéraire, publiait dans les meilleures revues arabes et collaborait régulièrement au magazine irakien, "Nouvelle Culture".

Il avait quitté l'Irak en 1979 et était arrivé en Belgique en 1982 après un séjour en Italie. Dans notre pays, il avait exercé plusieurs métiers, journaliste, enseignant en langue arabe, critique d'art... Il avait obtenu la nationalité belge en 1997. Il voulait rapprocher l'Orient et l'Occident, notamment par la culture, en organisant des expositions en Europe sur l'art mésopotamien. Il laisse une oeuvre fatalement inachevée.