C’est la consternation et la tristesse dans les milieux européens à Bruxelles: Alessandro Missir di Lusignano, haut fonctionnaire de la Commission européenne, grand expert de la Turquie, et son épouse belge Ariane Lagasse de Locht ont été sauvagement assassinés dans la nuit de dimanche à lundi, dans leur villa de Rabat au Maroc.

Le couple belgo-italien venait d’arriver, avec ses quatre enfants, dans la capitale marocaine il y a trois semaines. Selon les premiers éléments de l’enquête, la police marocaine attribue les faits à un cambriolage qui aurait dégénéré. La voiture du couple ainsi que les clés de la maison ont en effet disparu.

L’aîné donne l’alerte

C’est le fils aîné, dix ans à peine, qui a alerté la police après avoir passé la nuit auprès du corps de ses parents. Les trois autres enfants – une fille de huit ans et des jumeaux de quatre ans – sont indemnes. Ils ont été pris en charge dans la journée de lundi.

Les meurtriers ont pénétré dans la villa où le couple venait d’emménager dans le quartier résidentiel de Hay Riad, à Rabat. Ce qui s’est passé après, on l’ignore.

Le personnel de la délégation de la Commission européenne à Rabat était hier sous le choc. “Sur le moment, on n’y pas cru. Et puis à 14h45, on a fait une cérémonie entre nous. Il était très cultivé, très courtois, très ouvert”, raconte Nadia Dupuis, l’une des collaboratrices à Rabat d’Alessandro Missir di Lusignano.

Son dossier ? La Turquie

Le fonctionnaire européen, issu d’une des grandes familles chrétiennes levantines, devait tenir lundi sa première réunion dans sa nouvelle fonction de chef de poste de la section Affaires politiques, économiques et médias. Le chef de la délégation européenne à Rabat est Bruno Dethomas, l’ancien porte-parole de Delors.

Missir di Lusignano n’est pas connu du grand public, mais il a joué un rôle considérable dans la préparation du dossier de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE).

De nationalité italienne, il s’était établi en Belgique et résidait avec sa famille à Kraainem. Ce juriste avait collectionné les diplômes de droit, passant par les universités de Florence et de Leuven, le collège européen de Parme et la Fletcher School of Law and Diplomacy de Boston.

Engagé par la Commission européenne en 1991, il avait rapidement gravi les échelons. Il fut attaché à la délégation de Varsovie (1997-2001) mais c’est à Bruxelles qu’il se fit connaître. Chargé du dossier de la Turquie à Bruxelles, il devint un proche collaborateur des commissaires Günter Verheugen et Olli Rehn. Il s’exprima à plusieurs tribunes sur ce sujet, notamment devant l’Institut royal des relations internationales (IRRI), au sein du Sénat belge ou auprès du gratin de l’armée belge.

Savoir parler avec Ankara

Ceux qui l’ont connu vantaient son excellente connaissance de la Turquie. Le fonctionnaire restait impartial, mais il attirait l’attention de ses interlocuteurs sur le fait que, si l’opinion publique était en partie hostile à l’adhésion turque, elle devait aussi comprendre que la Turquie pouvait elle aussi tourner le dos à l’Europe. Sa grande crainte était que l’approche des élections en Turquie allait ralentir les réformes dans ce pays, ce qui s’est avéré vrai.

Entre l’Europe et la Turquie, disait-il, “c’est une relation extrêmement psychologique. Il faut pouvoir parler aux Turcs avec des images fortes, sinon c’est la spirale de l’incompréhension […] La Turquie réagit comme un empire déchu, à l’origine de la création de dix-huit Etats, mais elle a renoncé à toute ambition territoriale.”La Commission européenne a confirmé hier soir sa mort ainsi que celle de son épouse. “Les autorités marocaines ont exprimé leurs plus profonds regrets et ont assuré la Délégation de la Commission de leur soutien entier et de leur coopération dans l’enquête. Elles sont déterminées à déployer tous les moyens nécessaires pour identifier les auteurs de cet horrible crime et de les amener devant la justice”, a réagi dans un communiqué la commissaire Benita Ferrero-Waldner.