Analyse

Après Michelle Obama et le maire hispanophone de San Antonio, Julian Castro, priés, mardi, de promettre des lendemains qui chantent, c’est Bill Clinton qui est appelé, ce mercredi soir, à électriser la Convention démocrate réunie à Charlotte, en Caroline du Nord. Que l’ancien président soit invité à soutenir l’actuel n’a a priori rien de surprenant, si ce n’est que Bill Clinton avait logiquement défendu les ambitions présidentielles de son épouse, Hillary, contre celles de Barack Obama, dans les primaires de 2008. Et que, parti de la Maison-Blanche en traînant les casseroles de l’affaire Lewinsky, l’homme avait, en dépit de son charisme redoutable, été tenu à distance des campagnes d’Al Gore et, dans une moindre mesure, de John Kerry, en 2000 et 2004.

Mais ces deux candidats démocrates ont précisément été battus et les partisans de Barack Obama ont d’autant plus de raisons de miser sur le pouvoir de séduction et l’énergie communicative de Bill Clinton qu’il est le seul président démocrate, depuis Franklin Delano Roosevelt, à avoir rempli deux mandats complets (Harry Truman avait terminé celui de FDR, avant d’être reconduit pour quatre ans, tout comme Lyndon Johnson avait d’abord achevé celui de JFK). Qui plus est, Bill Clinton est, de tous les présidents américains de l’après-guerre, celui qui a quitté la fonction avec le taux de satisfaction le plus élevé chez ses compatriotes.

Cette popularité a été renforcée par l’engagement de l’ancien président, à travers ses fondations, dans la lutte contre le sida ou la reconstruction d’Haïti. De quoi procurer une suave revanche à celui qui fut soumis à une procédure d’impeachment par la majorité républicaine à la Chambre des représentants - une tentative de destitution qu’un seul de ses prédécesseurs, Andrew Johnson, en 1868, avait endurée avant lui. On garde en mémoire les images d’un président des Etats-Unis (l’homme le plus puissant de la planète, se plaît-on à répéter) obligé de s’expliquer crûment sur sa relation avec Monica Lewinsky, enregistrement diffusé par les télévisions américaines au moment même où Bill Clinton devait s’adresser à l’Assemblée générale des Nations unies - laquelle le vengea en lui réservant une "standing ovation".

Non seulement l’Amérique a choisi d’oublier cette rocambolesque péripétie, mais elle se souvient des années Clinton comme d’un âge d’or. Il est vrai qu’après la crise économique qui coûta à George Bush père sa réélection en 1992, le nom du 42e président des Etats-Unis reste associé à la plus longue période de prospérité dans l’histoire récente du pays. Clinton, qui avait bâti sa victoire sur le slogan "It’s the economy, stupid !" (C’est l’économie qui importe, idiot !), s’est payé le luxe supplémentaire de présenter un budget en boni durant les trois dernières années de sa présidence, de 1998 à 2000. On comprend qu’en ces temps de déficit budgétaire vertigineux, de faillites retentissantes dans l’industrie et la finance, et de taux de chômage record, l’ère Clinton fasse rêver.

C’est précisément ce que les organisateurs de la Convention ont demandé à Bill Clinton : faire rêver de nouveau un électorat démocrate qui avait placé des espoirs démesurés en Barack Obama. Quatre ans après la vague soulevée par l’espoir de changement qu’incarnait la perspective d’élire pour la première fois un président noir, l’heure est, en effet, au désenchantement, quand bien même Obama n’est pas le seul responsable d’un bilan mitigé. Une crise économique mondiale est venue bouleverser son agenda et réduire son champ d’action tout en lui lançant des défis probablement d’une ampleur sans précédent depuis la Grande Dépression de 1929. Les dissensions au sein de son propre parti ont par ailleurs singulièrement compliqué sa tâche. On sait que la fronde contre la réforme de l’assurance-maladie - le fait marquant de ce premier mandat avec la liquidation de ben Laden - a été menée autant par certains élus démocrates (soucieux notamment de sauvegarder les intérêts du secteur des assurances) que par l’opposition républicaine au Congrès.

Le propre des Démocrates est d’être en permanence déçu, déclarait en substance lundi Caroline Kennedy, la fille du défunt président, au "New York Times". Barack Obama essuie de fait les critiques de ceux qui lui reprochent d’avoir été trop à gauche ou, au contraire, trop à droite, au fil de ce premier mandat. Bill Clinton sera là pour rappeler à tous qu’en son temps, il fut loin de faire l’unanimité parmi les siens, par exemple quand il coupa dans certains programmes sociaux au nom de la rigueur budgétaire. Ce qui n’empêche pas de voir aujourd’hui en lui l’architecte d’un des chapitres les plus glorieux de l’histoire du Parti démocrate.