Treize millions de Marocains sont attendus ce vendredi dans les bureaux de vote de ce pays arabe sunnite de 32 millions d’habitants. Ce scrutin législatif anticipé - de dix mois - devrait traduire dans les faits les initiatives de réformes prises par le roi Mohammed VI depuis le début des révoltes arabes. Il s’agit d’un nouveau test pour le souverain alaouite, près de cinq mois après le référendum qui a approuvé (à 98,5 % des suffrages) une nouvelle Constitution qui renforce les pouvoirs du Parlement et du Premier ministre, tout en maintenant une mainmise royale dans les domaines religieux, judiciaire et sécuritaire.

Le scrutin de ce vendredi redistribue - au suffrage universel et pour une durée de cinq ans - les 325 sièges de la Chambre des représentants, dominée depuis les élections de 2007 par le parti Istiqlal (Indépendance), l’un des plus anciens partis politiques marocains et aussi le mieux implanté dans le pays. Parmi la trentaine de partis en lice, deux autres grandes formations devraient également tirer leur épingle du jeu : les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) et la Coalition pour la démocratie, une alliance d’inspiration libérale composée de huit formations jugées proches du Palais royal, dont fait partie le Parti de l’authenticité et de la modernité (Pam).

Déjà vainqueurs en nombre de voix mais deuxièmes en nombre de sièges à l’issue des législatives de 2007, les islamistes modérés du PJD espèrent beaucoup de ce scrutin anticipé. Menant actuellement l’opposition, le PJD compte notamment sur l’effet Ennahda, le parti islamiste tunisien qui a remporté les élections constituantes le mois dernier. Tout comme son "frère" tunisien, le PJD espère être en mesure de prendre les rênes du gouvernement, et en tout cas d’y rentrer. Une nouvelle victoire pourrait leur ouvrir les portes de la direction du gouvernement puisque, selon les dispositions de la nouvelle Constitution, le Premier ministre est issu du parti vainqueur aux élections législatives. C’est l’une des principales innovations touchant ce scrutin.

Malgré une croissance attendue de 4,6 %, les défis du Maroc sont nombreux. Le chômage, la pauvreté et l’illettrisme (30 % de la population) sont parmi les plaies récurrentes. Particulièrement, le chômage des jeunes est préoccupant. Selon le Haut commissariat au plan (HCP), 31,4 % des moins de 34 ans étaient sans travail l’an dernier.

Reste que ces élections législatives devraient, dans la foulée de la nouvelle Constitution, matérialiser les changements politiques, voire assainir la classe dirigeante qui traîne depuis des lustres des accusations de corruption. Mais ce projet pourrait bien être contrecarré, ou à tout le moins voir ses effets atténués, par une faible participation (celle-ci pouvant traduire un manque d’enthousiasme des Marocains pour les réformes initiées cette année par le Roi). Lors du précédent scrutin législatif en 2007, seuls 37 % des électeurs s’étaient déplacés.

Aujourd’hui, le Mouvement du 20-février mène campagne en faveur du boycottage des élections, qui, à ses yeux, ne feront que reconduire au pouvoir une caste corrompue en raison de l’insuffisance des réformes promises. L’appel de ce collectif, qui a organisé des manifestations en faveur de changements politiques à partir de février dernier, est soutenu par les islamistes de Justice et charité, une organisation interdite, et par deux petites formations de gauche. Cet appel à l’abstention ne plaît guère aux autorités, la consigne royale étant d’aller voter en masse.

Selon l’organisation Human Rights Watch, la police marocaine a interpellé et interrogé une centaine de militants défendant le boycottage des élections. "Harceler des partisans d’un boycott est aussi négatif que harceler les sympathisants d’un parti ou d’un candidat, et cela jette une ombre sur le scrutin", affirme l’organisation des droits de l’homme basée à New York.

La nouvelle loi électorale en vigueur au Maroc, promulguée en octobre, prévoit une peine d’un mois à un an de prison et une amende pouvant aller jusqu’à 50 000 dirhams (environ 5 000 euros) contre "quiconque à l’aide de fausses nouvelles, bruits calomnieux ou autres manœuvres frauduleuses, détourne des suffrages ou incite un ou plusieurs électeurs à s’abstenir de voter". Pour Human Rights Watch, cette loi, promulguée en octobre, n’est pas compatible avec "la forte affirmation des droits de l’homme, dont la liberté d’expression" mise en valeur dans la nouvelle constitution adoptée en juillet dernier.