La Libye va adopter la charia comme “loi essentielle”, la Tunisie voit arriver Ennahda au pouvoir. Les progressistes ont-ils des raisons d’avoir peur ?

La charia est déclinée selon les hommes qui l’interprètent. Et donc de mille et une façons. La charia talibane ou wahaabite d’Arabie est un type de version, la charia en Turquie, c’est une tout autre version. Une femme a été premier ministre en Turquie. Au Pakistan et au Bangladesh, aussi. La charia est un corps de textes rigides. Ce qui change, c’est l’interprétation qu’en font les hommes et les femmes. Plus les hommes et les femmes sont éduqués, moins ils s’inspirent de la charia à la lettre - sans couper des têtes, des mains ou des bras. Plus ils sont rétrogrades, plus ils vont aller jusqu’à ne pas saluer les non talibans, les non Wahabi, ne pas dire bonjour aux chrétiens, détester les juifs et les chrétiens, leur faire la guerre. C’est le jihad, jusqu’à la conversion de la terre entière. Bref, le regard sur l’application de la charia est fonction de votre culture et de votre ouverture.

A la lecture de ce que vous venez de dire et de ce que l’on sait de la Tunisie et de la Libye, on pourra penser que la première sera progressiste et la seconde, rétrograde…

Absolument. La Tunisie est un pays ouvert avec un certain taux d’alphabétisation, d’occidentalisation aussi. C’est un pays et un peuple qui sont tournés vers l’Europe, ouverts au tourisme, la Tunisie reçoit chaque année pas moins de 6 millions de touristes. Pour accéder à la Libye, il faut montrer patte blanche, on vérifie ce que vous allez faire, les services de renseignements font des recommandations, c’est un pays fermé. Il n’a pas envie d’être regardé.

Il n’a pas besoin de touristes. Et donc les Libyens, à part ceux qui ont fui le régime, qui ont eu leur éducation dans des pays modernistes, sont des musulmans pieux, mais pas forcément extrémistes. Même si la ville de Derna, à l’est en Cyrénaïque, avait fourni au jihad irakien énormément de moudjahidin. D’après un document américain, les Libyens étaient placés comme 2e nation derrière les Saoudiens en nombre de moudjahidin et ils étaient presque tous candidats kamikazes. Cet exemple pour montrer que chaque pays en fonction de l’état de son éducation, de son illettrisme, de son ouverture va décliner la charia différemment.

Verra-t-on un jour une véritable séparation entre le politique et le religieux dans des pays à tradition musulmane ?

Dans des pays comme la Libye ou la Tunisie, le peuple est quasiment 100 % musulman. 100 % sunniste, 100 % malikite. Il y a des soufis, comme le président du CNT. En tout cas, dans ce genre de pays où les gens sont très musulmans, la charia peut être une source qui ne choque pas les intéressés.

Apparaît-elle comme une valeur refuge ?

C’est ce qu’ils estiment être la loi culturelle de leur communauté, de leur religion. Mais c’est à eux d’adapter ces lois-là.

Faut-il donner du temps au temps ?

Il faut absolument donner du temps à ces peuples. Il faut qu’ils fassent leur expérience. Ils n’ont pas vocation à importer l’expérience de pays européens qui appartiennent à une tout autre culture. Donc pas besoin de leur imposer nos valeurs, nos cultures. Sous quel prétexte ? Il faut surtout qu’il y ait compétition, qu’il n’y ait pas dictature. Qu’il n’y ait pas quelqu’un qui arrive au pouvoir, s’installe, et le cadenasse. Là il y a une page blanche, qu’il va falloir remplir.

Comment ?

Avec des partis politiques, une presse libre, des syndicats. Une société civile, une vraie vie politique. Dans des pays où l’analphabétisme peut être important.

"Il faut des partis politiques, une presse libre, des syndicats."

Auteur de “Le Tsunami arabe”, Fayard, 384 pp.